Pleureuses Antiques, Muets Funèbres et « Marchands de Deuil »

Tout comme la naissance ou le mariage, la mort a été appréhendée très tôt dans l’Histoire de l’humanité comme un seuil, un palier inévitable que chacun doit un jour franchir. De fait, au fil de l’évolution des civilisations, le décès s’est paré de rites funéraires plus ou moins surprenants, macabres voire grotesques. L’un d’entre eux faisait intervenir une « pleureuse », une professionnelle dont on monnayait les services pour assurer un débit suffisant de chagrin sur la sépulture du défunt… Portrait d’outre-tombe.

Pour avoir une idée de la diversité culturelle qui caractérise nos civilisations, à cheval sur différentes latitudes et différentes époques, il suffit de jeter un œil à la façon dont elles célèbrent leurs morts. Crémations, enterrements, mise en sarcophage, embaumement, bateaux-tombes, nécrophagie… Une grande originalité caractérise notre traitement des défunts, et ce jusqu’à nos jours.

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Note préliminaire : vous feriez mieux de ne rien avaler dans les deux heures précédant votre lecture.

L’une des plus vieilles pratiques funéraires recensées n’est autre que la crémation, qui serait apparue vingt millénaires avant notre ère sur l’actuel territoire australien. Vient ensuite la mise en terre sous la forme de tumulus, des monticules de pierre ou de terre qui abritaient les dépouilles du Néolithique ou du Moyen-Âge. Les cercueils, utilisés aussi bien pour clouer les vampires dans un sommeil de plomb ou ressusciter les victimes d’enterrements prématurés, font une entrée fracassante dans le paysage mésopotamien en 4000 av. J.-C… Et la liste s’allonge à l’infini. Ces coutumes traduisent à la fois une fascination pour la mort et sa ritualisation de longue date. De nombreuses cultures et religions considèrent en effet le décès comme un « passage obligé » liant deux éternités. Et la préparation du corps post-mortem vise à mieux l’envoyer rejoindre ses ancêtres, gagner le Paradis ou se réincarner en animal, selon les croyances.

Une tradition singulière propre aux célébrations funéraires est mentionnée dans la Bible : « Ainsi parle l’Éternel des armées : Cherchez, appelez les pleureuses, et qu’elles viennent ! Et mandez les femmes sages, et qu’elles viennent ! Qu’elles se hâtent de dire sur nous une complainte ! Et que les larmes tombent de nos yeux, que l’eau coule de nos paupières ! » (Jérémie 9:17). Pas question de veuves éplorées ici : les « pleureuses » en question seraient des actrices chargées de se lamenter sur le sort (et parfois le corps) du défunt, une mise en scène soignée visant à faire passer le trépassé à la postérité. Parfois, ces dernières ne lésinent pas sur les moyens : sanglotant bruyamment sur un cadavre encore tiède, agrippant furieusement ses vêtements, s’agenouillant près de lui pour une dernière étreinte théâtralisée.

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Détail d’une tablette en terre cuite illustrant un enterrement en Grèce antique, avec les femmes s’arrachant les cheveux au chevet du cadavre. (Credit: Walters Art Museum via Wikipedia)

Des coutumes qui sont déjà présentes en Égypte antique, comme en témoignent les inscriptions ornant les sépultures ou les pyramides ; à l’époque, deux « pleureuses » censées personnifier les déesses Isis et Nephtys grossissent la procession funèbre. Tout un symbole qui fait écho à la mythologie égyptienne : les divinités accompagnent le défunt sur les rivages de l’au-delà, le préparant ainsi à sa résurrection future. Pour remplir leur rôle à la perfection, il est précisé que les pleureuses ne doivent pas encore avoir porté d’enfant, et le nom de la déesse qu’elles incarnent doit être tatoué sur leur épaule. D’autres femmes éplorées joignent le cortège, levant les mains vers le ciel comme pour implorer le retour providentiel du défunt, ou couvrant de leurs paumes leurs yeux rougis.

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Cortège de pleureuses égyptiennes. (Credit: Egypt Museum)

Un rite similaire est observé en Chine depuis les siècles anciens, dont les plus vieilles occurrences remontent à la dynastie Tang (VIIème – Xème siècle) : des acteurs sont mandatés pour égayer les processions funéraires ou divertir les familles endeuillées. Des reconstitutions historiques de combat sont organisées, des festins servis pour rassasier le cortège funéraire, et des orchestres chargés de jouer de la musique triste ou joyeuse… Une tradition qui perdure encore aujourd’hui en Chine, où les pleureuses continuent de s’apitoyer en suivant un rituel désormais très formaté : « Pourquoi es-tu parti si tôt ? » « Nous sommes si désolés de ne pouvoir te garder auprès de nous ! » se lamentent les actrices, conduisant les proches réunis autour du corps au bord des larmes.

Ces coutumes, qui semblent bien éloignées des pratiques funéraires européennes, ont-elles jamais gagné l’Occident ? Au faîte de la gloire de l’Empire Romain, les processions funéraires prenaient la forme d’immenses cortèges visant à glorifier le défunt. Un hommage à la hauteur du prestige qu’avait gagné l’individu de son vivant – et donc, de sa richesse – lui était rendu, entraînant parfois des dizaines de pleureuses dans le sillage du cercueil… Ces dernières simulaient parfois le chagrin de façon très (trop ?) réaliste, allant jusqu’à s’arracher les cheveux ou se griffer le visage, à tel point qu’une loi dut être promulguée pour rendre aux célébrations funéraires la solennité et la sobriété qui lui firent en ce temps défaut. Une autre tradition romaine employait non seulement des actrices affligées, mais aussi des imitateurs chargés de personnifier le disparu. Portant des masques et des vêtements rappelant les caractéristiques physiques et sociales du trépassé, entraînés à ses mimiques et à ses comportements, ils accompagnaient la procession pour « ranimer » le défunt sur la route du cimetière. Une sorte de baroud d’honneur précédant la crémation ou l’inhumation.

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Bas-relief romain illustrant une cérémonie funéraire. (Credit: Museo Nazionale d’Abruzzo via History From Below)

Les pleureuses disparurent en Europe après la chute de l’Empire romain, mais une curieuse profession marcha sur leurs traces entre le XVIIème siècle et la Première Guerre Mondiale. Exit les marchandes de deuil, entrée en scène des « muets funèbres » – des inconnus chargés d’assister aux cérémonies mortuaires en affichant une mine triste, déconfite. Tout de noir vêtu, souvent couronné d’un chapeau haut-de-forme, ce personnage macabre témoignait de son affliction par un chagrin muet – mais qui, en réalité, lui procurait un complément de revenu bienvenu, comme en témoigne le romancier Charles Dickens dans Martin Chuzzlewit (1844) : « À la porte de la maison étaient deux muets, se donnant l’air aussi triste qu’on pouvait raisonnablement l’exiger de gens qui faisaient une si bonne affaire ».

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Au Royaume-Uni, la meilleure représentation de ce personnage solennel, typique de l’ère victorienne se trouve dans le roman Oliver Twist de Charles Dickens (1839), dont le héros éponyme, employé d’un croque-mort, assiste silencieusement aux inhumations d’enfants. (Photo: Victorian Monsters)

De nos jours, de tels rituels ont largement disparu, bien qu’ils subsistent dans certains pays d’Asie ou d’Afrique, constituant parfois un gagne-pain très lucratif. Tantôt noce funèbre, tantôt fête décomplexée, l’étude des pratiques funéraires permet d’ausculter notre rapport à la mort, forcément complexe et parfois ambigu. Une seule certitude : le trépas se monnaye bien, surtout lorsque le défunt paie d’avance.

 

 


Sources :

2 commentaires

  1. J’aime beaucoup votre blog. Un plaisir de venir flâner sur vos pages. Une belle découverte et blog très intéressant. Je reviendrai m’y poser. N’hésitez pas à visiter mon univers. Au plaisir

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