Machines Extravagantes et Enterrements Prématurés

Au 19ème siècle, alors que l’Europe se dynamise dans le grand brasier de l’industrialisation, une épidémie jusqu’alors inconnue se propage jusqu’au Vieux Continent : le choléra. Venue tout droit du delta du Gange, la pandémie décime par millions les populations fraîchement urbanisées. Conséquences imprévisibles de ses ravages : une phobie terrifiante et des inventions pour le moins originales…

Entre 1817 et 1896, pas moins de cinq épidémies massives de choléra déferlent sur le monde. Avec un seul point d’origine : le delta indien du Gange, le plus large de la planète, autour duquel s’agglutinent plusieurs millions de personnes. Contaminé par les déchets organiques, le fleuve charrie la pandémie et contamine, au gré des mouvements de population, les régions voisines : la Chine, les Philippines, le Japon sont infectés quelques temps plus tard. Les microbes ne s’arrêtant pas aux postes-frontières, ils gagnent bientôt la Russie. Sous la marche forcée des soldats russes, engagés dans une guerre de courte durée contre la Pologne en 1831, le virus finit par s’introduire en Europe.

Près de deux siècles après les ravages de la Peste Noire, qui a tué un Européen sur trois, le choléra s’associe les mêmes frayeurs ; la médecine, en effet, n’a pas fait d’énormes progrès depuis les docteurs masqués qui traitaient la peste. L’épidémie, extrêmement contagieuse, se propage partout où le passage d’hommes est toléré – le long des circuits commerciaux, des sentiers de pèlerinage, des tracés ferroviaires, dans les bagages d’immigrés ou les cales des bateaux à vapeur. Souvent, l’eau elle-même étant contaminée, les microbes s’infiltrent dans les canalisations souterraines des grandes villes et en contaminent les résidents…

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Au 19ème siècle, la Tamise elle-même est un égout à ciel ouvert, propre à charrier les épidémies. En 1858, les fortes chaleurs londoniennes exacerbent les émanations nauséabondes, propageant les maladies alentour : une période baptisée « La Grande Puanteur » (The Great Stink).

Dans son sillage jonché de cadavres, certaines villes s’embrasent dans de violentes révoltes : Saint-Pétersbourg en 1831, Liverpool en 1832, Hambourg en 1893 sont les théâtres de soulèvements populaires massifs. La colère du peuple est due à la méfiance qu’il voue au corps médical, mais aussi à la panique que provoque cette pandémie aussi soudaine que mystérieuse. Cent mille personnes succombent en France au début de la contagion, affectant surtout les classes populaires, condamnées aux lavoirs surchargés et aux puits contaminés. Les cadavres, encore trempés de sueur, sont jetés dans des fosses communes ou enterrés à la hâte pour limiter la propagation du virus. Dans ce contexte de terreur prégnante, il n’est pas étonnant que certaines personnes, qu’on croyait décédées, soient mises en terre prématurément…

Trois décennies plus tôt, pourtant, un prêtre allemand nommé Gessler avait breveté un concept pour le moins révolutionnaire : il suggéra en 1798 de faire relier chaque cercueil aux cloches de l’église afin que les victimes d’erreurs d’inhumations puissent signaler leur présence en tirant une cordelette et refaire surface. Son idée fut ensuite reprise par un collègue pasteur, qui envisagea plus simplement d’insérer un tube dans chacun des cercueils afin de détecter des cris ou de renifler les corps, légitimant leur état de putréfaction !

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L’Inhumation Précipitée, tableau d’Antoine Wiertz (1854). Peinte à l’apogée de l’épidémie, l’œuvre a pu contribuer à répandre la croyance selon laquelle les victimes du choléra (on distingue nettement la mention « MORT DU CHOLÉRA » sur le cercueil) se réveilleraient sous terre… De quoi engendrer de sévères cas de taphophobie – la crainte d’être enterré vivant.

D’autres « cercueils de sûreté » sont brevetés dans les années suivantes, voix d’une créativité sans nul doute motivée par les demandes croissantes des taphophobes. A la fin du siècle précédent, le cimetière parisien des Innocents, dont les charniers pleins à craquer débordaient d’ossements, avait dû être déménagé vers les Catacombes de Paris. Certaines dépouilles, enfouies très profondément, manquaient tant de place qu’elles basculaient dans les caves des habitations voisines en effondrant les cloisons de pierre qui les séparaient des fosses mortuaires. Une légende urbaine retient que, lors de l’exhumation des milliers de cadavres enterrés là depuis le 10ème siècle, certains furent retrouvés la tête tournée vers le fond du cercueil, témoignant de la pratique répandue de l’enterrement prématuré… Rien de tel pour grossir la liste d’attente des marchands de dispositifs plus sûrs.

C. H. Eseinbrandt coffin

En 1829, alors que la deuxième épidémie de choléra frappe aux portes de l’Europe, un nouveau design fait son apparition : un cercueil dans lequel les jambes et les bras du défunt sont attachés à une corde, au bout de laquelle une clochette, émergeant hors de terre, alerterait le fossoyeur de la présence d’un vivant parmi les morts… Il faut imaginer la surprise d’un visiteur, penché sur une tombe voisine dans un cimetière en apparence désert, brutalement tiré de son chagrin par un son de cloche !

Le 19ème siècle étoffe largement le catalogue de tombes sécuritaires : certaines disposent de vitres afin de surveiller l’état cadavérique du défunt, d’autres de tubes en vue d’approvisionner en air et en nourriture un mort bien vivant, d’autres encore sont munies de ressorts afin d’évacuer en toute simplicité un lieu de repos pas si éternel… Preuve que la phobie est toujours présente, les dernières technologies du genre incluent interphone, capteur cardiaque et dispositif d’assistance respiratoire.

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Bientôt un routeur WiFi dans les cercueils modernes ?

La taphophobie constitue sans nul doute une peur viscérale que l’Histoire a contribué à répandre, à travers une période d’incertitude médicale infestée par le choléra. Cependant, peu de réveils macabres de la sorte ont été recensés ; comme dans le cas des vampires est-européens enterrés avec une faucille sous la gorge, les quelques occurrences de « morts-vivants » semblent davantage émaner d’une mauvaise compréhension du processus de décomposition que d’une force mystérieuse.

Mais les époques tourmentées accouchent souvent de réflexes de survie imprévisibles, comme les phobies répandues envers les araignées ou les serpents nous auraient été transmises par nos aïeux lointains qui survivaient péniblement il y a trois millions d’années. Désormais, si vous vous demandez où contempler les précieux héritages de notre Histoire : certes, les musées renferment de véritables trésors, mais la meilleure façon de regarder le passé droit dans les yeux, c’est d’observer votre reflet dans le miroir.

 

 


Sources :

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