Infiltrés Chez Les Califes : Dans l’Intimité des Assassins

Dans les mémoires, le Moyen-Âge est souvent synonyme de barbarie guerrière et d’obscurantisme religieux. Une époque sanglante marquée par les Croisades, les sévices de l’Inquisition et les Grandes Invasions ; ainsi que le berceau de nombreux mystères qui stupéfient encore aujourd’hui des historiens pourtant bien assis. Mais pour les voir en pleine lumière, il faut passer de l’autre côté de la toile à ombres chinoises…

Dans toute l’Europe, l’ère des Croisades inspire la création de sociétés secrètes aux contours mal définis. Parfois dans la plus grande discrétion, parfois avec la bénédiction du Pape en personne. Ce dernier mandate notamment l’Ordre des Templiers, à la fin du XIème siècle, d’assurer la protection des pèlerins en Terre Sainte (dont l’histoire s’achèvera en apothéose sur le bûcher, avec en prime une funeste malédiction et un trésor légendaire). Dans l’intervalle, d’autres factions non moins mystérieuses joignent la mêlée : les Hospitaliers de Saint-Jean, les Chevaliers Teutoniques allemands… Tout ce petit monde convoite, à des fins politiques, religieuses ou économiques, les murailles de Jérusalem. Finalement boutés par les Sarrasins hors de la ville sacrée, ces nouveaux ordres de chevalerie s’éteindront dans l’indifférence ou poursuivront leurs quêtes respectives en Europe.

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Prise de Jérusalem par les Croisés, 1099 (peinture d’Émile Signol, 1847). Les habitants de la Ville Sainte seront massacrés par les chevaliers du Pape, au cri de « Dieu le veut ». Vraiment ?

Une autre faction, beaucoup plus discrète, voit le jour en Perse en 1072. Celle-ci n’a pas attendu l’aval du Pape ou de la royauté pour entrer en mouvement ; d’ailleurs, ses adeptes, de confession musulmane chiite, sont dans le camp d’en face. Mais il serait absurde de penser que les fractures religieuses s’arrêtent aux murailles de la Ville Sainte… En effet, l’Empire Perse est déchiré par de violents assauts qui voient les Turcs Seldjoukides, sunnites et fraîchement maîtres de Bagdad, s’asseoir à la tête de la moitié de l’Asie ! Leur empire s’étend du Golfe Persique aux montagnes du Karakoram, qui bordent actuellement l’Inde et le Pakistan. Abreuvée du sang des califes qui ne prêtent pas allégeance au redouté sultan Malik Chah, leur mainmise sur l’ensemble du territoire est totale. De quoi poser problème aux franges chiites qui peuplent la Perse et la Syrie… L’une d’entre elles, la secte des ismaéliens nizârites, va donc décider de créer sa propre unité de combat pour résister à l’envahisseur : c’est la naissance des « hachichiyyin » – Assassins – qui s’installent sur les contreforts de l’Alborz, une chaîne de massifs iranienne.

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Une croyance tenace attribue l’origine du mot « assassin » à l’arabe Hashishin, signifiant « fumeur de haschisch ». Il paraît plus plausible qu’elle provienne d’une mauvaise prononciation du terme Asasyun, « gens de principe ». (Photo : AncientOrigins)

Depuis quelques forteresses éparpillées sur des éperons rocheux, les Assassins, menés par Hasan ibn al-Sabbah, tentent de redistribuer les cartes de la géopolitique locale. Leur meilleur atout ? La discrétion et l’efficacité, à travers des frappes souvent chirurgicales. Comme ces assassinats perpétrés en plein jour et à la vue de tous, afin de terroriser les émirs, vizirs et califes rangés à la cause de la puissance occupante. Sans oublier les Croisés, qui font vaciller la domination musulmane sur Jérusalem, et se retrouvent piégés au milieu d’un conflit qui les dépasse…

La secte s’organise en plusieurs branches : seul un petit groupe de fidèles triés sur le volet, les fedayin, sont chargés de perpétrer les assassinats. En conséquence, on leur dispense une formation experte aux différentes techniques de combat, à l’art du déguisement et de l’équitation, aux langues étrangères… Ils deviennent très rapidement de véritables caméléons, susceptibles de prendre l’apparence d’un soldat ennemi ou de s’introduire à pas feutrés entre les murs du palais d’un opposant politique. Ces Assassins sont capables de passer inaperçus pendant des années sous une fausse identité, servant des mois durant à la cour d’un souverain adverse, dans l’attente du moment opportun… Et, un éclair argenté de poignard plus tard, ils éliminent leur cible et créent un chaos indescriptible.

Cette discrétion leur garantit non seulement l’effet de surprise lors d’attentats spectaculaires (bien que certains dirigeants prennent peu après la précaution de dissimuler des cottes de maille sous leurs étoffes), mais permet également d’ajouter une nouvelle couleur à la palette militaire des Assassins : la guerre psychologique, tactique peu brutale et donc assez rare à l’époque.

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C’est depuis la Forteresse d’Alamut (nord de l’Iran), le quartier général des Assassins, que la plupart des exécutions sont ordonnées par un grand maître mystérieux. Hors de ses frontières, il est connu sous le titre de « Vieux de la Montagne ». Le paysage environnant laisse à penser qu’il s’agit également d’un poste de passage des feux d’alarme de Minas Tirith. (Photo: Alireza Javaheri via Wikipedia, CC BY 3.0)

Un récit narre notamment l’exploit d’un fedayin qui s’introduisit dans la chambre à coucher d’un sultan seldjoukide, au nez et à la barbe de sa garde rapprochée. Le lendemain matin, le chef d’état se réveille sans la moindre trace de blessure, mais se glace d’effroi lorsqu’il aperçoit une dague plantée au pied de son lit. Il se rappelle alors avoir congédié la veille des émissaires nizârites envoyés pour entamer des négociations de paix ; un message reçu quelques temps plus tard confirmera ses craintes. Rédigé par Hasan ibn al-Sabbah, il avertit : « Si je n’avais pas souhaité le bien du sultan, la dague plantée dans le sol aurait élu domicile dans votre poitrine. » Un cessez-le-feu de plusieurs décennies aurait aussitôt été conclu entre l’hôte de la forteresse d’Alamut et le dirigeant seldjoukide… Les Nizârites en feront vite leur marque de fabrique.

D’autres légendes émaillent l’épopée des Assassins en Perse, et contribuent à épaissir leur mystère : l’une d’entre elles raconte que, lors d’une confrontation entre le comte Henri II de Champagne et Rashid ad-Din Sinan – devenu grand maître des Assassins à la fin du XIIème siècle – chacun des chefs se vanta d’être à la tête de l’armée la plus puissante. Pour justifier sa supériorité, Sinan ordonna à l’un de ses hommes de se précipiter dans le vide depuis le sommet de la forteresse. Ce dernier s’exécuta (dans les deux sens du terme), prouvant au comte médusé la loyauté des sujets nizârites.

Hassan sends his assassins to death
Reconstitution de l’évènement, avec en bonus un homme se poignardant le cœur. Passez une agréable journée ! (Photo : BigThink)

Cet ordre secret instilla en quelques décennies la terreur dans le cœur des Croisés et des dirigeants musulmans de Perse et de Syrie. Plusieurs assassinats sur des personnalités de marque – notamment celui de Nizam al-Mulk, vizir seldjoukide éliminé en 1092 – consolideront leur statut d’ordre autant dangereux qu’implacable. Mais l’Asie de l’époque est un continent en proie à des renversements d’autorité foudroyants… Ainsi les hordes de cavaliers Mongols, menées par Gengis Khan en personne, déchirent l’Asie centrale avant de déferler sur le Golfe Persique. A l’origine de cette invasion sanglante, le faux-pas d’un dirigeant ouzbèque qui fit assassiner un groupe de marchands mongols établissant une banale route commerciale.

Les Assassins se retrancheront peu à peu dans leur stratégie de guérilla avant d’être affamés, à leur tour, par les Mongols qui fondent sur leurs derniers bastions à la fin du XIIIème siècle. A l’issue du siège d’Alamut, leur quartier général est détruit et ses bibliothèques, pourtant riches de documentation sur les pratiques et tactiques des Assassins, sont réduites en cendres… Ce qui explique en grande partie le manque de documentation qui nous est parvenu. Un triste héritage, cependant, leur a survécu : le sacrifice brutal des nizârites, en échange de quoi on leur promettait un paradis « de vin, de miel et de vierges », trouve un écho certain dans les discours modernes de l’islamisme radical…


Sources :

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