Paris dans l’Œil du Tigre

Paris, début des années 1900. La capitale française est en pleine effervescence. Dans son ciel, la flèche d’argent de la Tour Eiffel célèbre ses dix ans d’existence. Elle symbolise à elle seule le visage nouveau de la Ville-Lumière : resplendissant, insouciant et optimiste. Ses cafés sont bourrés d’intellectuels et de penseurs occupés à dessiner une ère nouvelle. C’est le temps des Hugo, des Zola et des Baudelaire, de l’esprit triomphant, des sciences au secours du progrès. Les campagnes se désertifient au profit des centres urbains, galvanisés par les prouesses technologiques de la Seconde Révolution Industrielle. La « fée électricité » alimente, comme par magie, les foyers des ménages. Dans les rues, les cochers sont supplantés par les premières automobiles, dont les chevaux sont passés sous le capot. Les bicyclettes se multiplient sur les avenues haussmanniennes, démocratisées par le premier Tour de France de 1903. Immortalisée par Monet ou Van Gogh, Paris scintille sous les projecteurs du monde entier.

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Le Bar de Maxim’s par Pierre-Victor Galland (1890). La « Belle Époque » a eu beau inspirer de nombreux artistes, elle n’a reçu ce surnom que vingt ans plus tard, en rétrospective, à la faveur d’un contexte social et diplomatique beaucoup plus austère.

L’optimisme populaire ne gagne toutefois pas les bureaux de la Sûreté, la police de l’époque. Cette dernière, pionnière de l’investigation criminelle – ses méthodes inspirèrent notamment la création de Scotland Yard et du FBI – fait face à une criminalité en recrudescence qui vient ternir la façade reluisante de la Belle Epoque. En cause : alcoolisme en hausse (on compte un bistrot pour trente hommes sur le territoire français), creusement des inégalités et flambée anarchiste encouragent le renversement de l’ordre établi.

En ce début du XXème siècle, les bandes organisées dévalisent les campagnes françaises et entretiennent un climat de terreur dont ne manquent pas de s’emparer les journaux de l’époque. Les bandits d’Hazebrouck sèment la panique dans le Pas-de-Calais, les « chauffeurs de la Drôme » torturent sans vergogne de Valence à Romans-sur-Isère, tandis que sévissent à la capitale les « Apaches » qui règlent sobrement leurs comptes dans les banlieues mal famées de Paris.

C’est dans ce contexte tendu, souvent gommé par la nostalgie dorée de la Belle Époque, que Célestin Hennion, le directeur de la Sûreté, plaide auprès du Ministre de l’Intérieur Georges Clemenceau (surnommé « le Tigre ») la création de forces d’intervention mieux équipées. Ainsi apparaissent en 1907 les Brigades régionales de police mobile, plus connues sous le nom de « Brigades du Tigre », visant à endiguer la vague de criminalité qui déferle en province comme à la capitale. L’année suivante, Clemenceau précise dans un discours leur champ d’intervention :

« Le Gouvernement a pour but unique de doter notre pays d’un organisme devenu indispensable à la préservation sociale. Il a voulu faire rechercher et poursuivre par des agents expérimentés se déplaçant rapidement, investis d’une compétence étendue, les malfaiteurs de toutes catégories […] que trop souvent ne peuvent atteindre les polices locales, indépendantes les unes des autres, sans contact de commune à commune, enfermées dans d’étroites et infranchissables juridictions. »

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Débat politique, façon Clemenceau. Réputé pour son inflexibilité et ses positions farouchement anticléricales, il a reçu le surnom du « Tigre » bien qu’il se préférait l’appellation de « premier flic de France ». Son tempérament bouillant lui a valu de participer à une douzaine de duels au total, la plupart du temps face à des adversaires politiques. Il blessera notamment le drôle de Président Paul Deschanel lors d’un duel à l’épée, dans les années 1880.

Le premier objectif poursuivi par ces brigades « mobiles » est de permettre des opérations policières à l’échelle nationale. Mais pour assurer cette mobilité, les effectifs nouvellement créés doivent rivaliser avec l’équipement des criminels de l’époque. La bande à Bonnot, qui effectue plusieurs braquages à Paris dès 1910, répète un mode opératoire d’une précision chirurgicale : une fois le magot récupéré, les bandits désertent immédiatement les lieux en voiture De-Dion Bouton, ce qui rend toute poursuite impossible pour les gendarmes à cheval ou à vélo. Qu’à cela ne tienne : quatre voitures sont d’abord mises à disposition des cinq cents « Mobilards » recrutés, qui bénéficient également des progrès du téléphone (le Marty, premier appareil industrialisé à grande échelle en France, naît en 1910) et du télégraphe. Par ailleurs, les policiers sont initiés aux techniques de combat modernes – boxe française et canne – et utilisent pour la première fois des techniques d’investigation révolutionnaires : fiches anthropométriques centralisées et empreintes digitales.

Quelques années plus tôt, en 1882, un employé discret de la préfecture de Police parisienne avait reçu la charge d’établir les fiches d’identification de criminels notoires. Alphonse Bertillon réalisa alors que certaines spécificités du corps pouvaient permettre d’affirmer avec une grande certitude l’identité d’une personne : quatorze mesures (écartement des yeux, taille des pieds, longueur du nez, etc.) serviraient ainsi à identifier un récidiviste en un temps record. Il lista par exemple quatre-vingt-seize types d’oreilles différents ! Un travail qui tombera d’abord dans l’oreille d’un sourd – nombreux mettront en doute sa santé mentale – mais le « bertillonnage » finira par faire ses preuves sur le terrain, doublé du recours aux empreintes digitales qui aideront grandement les brigades du Tigre dans leurs tâches. Ce système passera ensuite aux mains des forces d’investigation du monde entier.

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On doit notamment au système Bertillon la « photographie d’identification judiciaire », avec un cliché de face et de profil, véritable passeport préalable à la vie carcérale. Sur cette photo, les portraits pionniers de Bertillon, effectués vers 1900. (Source: Jebulon via Wikipedia)

Les brigades mobiles font une entrée fracassante dans le milieu policier : elles procèdent en deux ans d’activité à près de 2700 arrestations. En 1912, elles font tomber la bande à Bonnot puis le tristement célèbre Landru sept ans plus tard… A Paris, les Apaches sont matés et la délinquance juvénile – un arrêté sur quatre a moins de 21 ans – contraint les autorités à fonder les tribunaux pour enfants. Enfin, en 1923, la création d’Interpol scelle les ambitions de Clemenceau, par la création d’une police internationale investie des progrès des sciences criminologues.Logo_DCPJ.svg

Mais la « flicaille » française pleure déjà son pionnier. Le Tigre, qui s’est éteint quatre ans plus tôt (on lui doit l’ultime bravade : « Pour mes obsèques, je ne veux que le strict minimum, c’est-à-dire moi ») aura assuré la transition des services de police judiciaire vers une force modernisée et harmonisée à l’échelle du pays. Et s’il ne tolérait pas son surnom de « Tigre » (« Tout en mâchoire et peu en cervelle. Cela ne me ressemble pas »), son profil finira, malgré tout, par être mêlé à celui du félin sur les insignes de la Direction Centrale de la Police Judiciaire.

 

 


Sources :

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