Chasseurs de Prêtres et Sacrées Cachettes

Si vous pouvez aujourd’hui vous rendre au culte religieux de votre choix sans (trop) attirer sur vous les regards dédaigneux, c’est que vous vivez à une époque formidable. Certes, la Secte des Adorateurs de Satan ne reçoit pas un accueil unanimement chaleureux, et de nombreux faits divers ont prouvé que même au sein de sociétés prétendument civilisées, les querelles religieuses continuent de sévir… Mais il fut un temps où pour éviter la pendaison, les prêtres allaient jusqu’à livrer leurs bénédictions dans le plus grand secret.

Nous sommes en Angleterre au début du XVIème siècle. La réforme protestante, entamée par le moine Martin Luther en 1517, souffle l’Europe en dénonçant les abus de l’Eglise catholique – notamment la vente des indulgences, des pardons ecclésiastiques monnayés contre une contribution à la cagnotte du clergé. Certains Etats espèrent ainsi s’affranchir de l’autorité suprême du Pape, et adoptent la réforme comme un outil de suprématie politique. En parallèle, cela fait un demi-siècle que l’imprimerie bat son plein et les Bibles, fraîchement traduites, circulent à travers le continent, permettant à chacun d’en tirer une libre interprétation.

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Pèlerinages, messes régulières, culte des saints, collection de reliques… Avant la réforme, tous les moyens sont bons pour que l’homme échappe aux flammes du Purgatoire, où il expie ses péchés dans la souffrance pour gagner le Paradis. Frédéric III de Saxe est un l’illustration frappante : homme profondément pieux, il amasse plus de 17 000 reliques censées lui éviter 128 000 années de Purgatoire.

Tous ces facteurs contribuent à affaiblir le culte catholique, qui promet à l’homme le Purgatoire et ordonne la rémission des péchés, tandis que la version luthérienne adopte une lecture profondément humaniste des textes sacrés. Cela déplaît profondément au Vatican : Léon X excommunie Luther dans la foulée, et l’Inquisition reprend les pleins pouvoirs. Malgré ces efforts, la réforme protestante gagne du terrain : les cantons de Zurich et de Genève en Suisse, puis certains bourgs allemands, Strasbourg et même Mulhouse tombent sous l’emprise de cette nouvelle pensée chrétienne, relayée par Calvin dans les années 1530. Les terres scandinaves, la Pologne, la Bohême et les Pays-Bas les rejoignent ensuite, non sans répressions sanglantes.

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L’Europe est grignotée, entre 1545 et 1620, par des foyers protestants variés. (Carte: Ernio48 via Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0)

En Angleterre, la réforme s’appuie sur l’essor de la religion anglicane, sous l’égide du roi Henry VIII. Ce dernier souhaite divorcer de son épouse Catherine d’Aragon, qui ne lui a pas donné d’héritier mâle, mais cette procédure est interdite par l’autorité papale… Pour parvenir à ses fins, le monarque prend le train protestant en marche et s’établit comme chef religieux incontesté. La reine Elizabeth Ière prendra sa digne succession en 1558, renforçant les piliers de l’anglicanisme dans les textes de loi.

Il ne fait plus bon être un catholique sur l’île britannique. Accepter l’autorité papale, c’est contester celle du trône et se rendre coupable de haute trahison… Une peine punie par la corde puis l’écartèlement ! En Angleterre anglicane, les rituels catholiques ont toujours lieu, mais le plus loin des yeux du régime. Londres est bien trop risquée, et les messes sont boudées. Le nouveau théâtre du catholicisme est secret : les manoirs des nobles du nord de l’Angleterre, restés fidèles au Pape, accueillent les dignitaires religieux en fuite. Ces derniers s’y rendent à pas feutrés, car la répression bat son plein : après plusieurs années de mesures sévères à l’encontre des Protestants, c’est au tour des Catholiques de grossir leur liste d’attente de martyrs. Moines, sœurs, jésuites ou franciscains, tous logés à la même enseigne – le bout d’une corde et les quolibets de la place publique, pour près de deux cents d’entre eux au bas mot. On interdit la circulation des documents papaux et le trafic de rosaires, de crucifix ou d’images pieuses. Pire, on envoie des « chasseurs de prêtres » (priest hunters) aux trousses des religieux en fuite… La traque a commencé avec l’autorisation de la couronne.

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Thomas More, auteur de L’Utopie (1516) et John Fisher figurent parmi les premières victimes d’Henry VIII. Ce dernier ordonne leur exécution lorsqu’ils refusent de reconnaître le monarque comme chef religieux suprême. (Photo: Wikipedia)

Véritables chiens de chasse, ces espions filent sans relâche les prêtres, prenant leur métier très à cœur : ils sont capables d’inspecter les manoirs suspects pendant des jours. Il faut dire que le jeu en vaut la chandelle, puisque la remise de noms ou – mieux – d’individus aux autorités compétentes leur vaudra une prime juteuse. Employant des informateurs, interceptant les missives, ces détectives se font souvent passer pour des Catholiques en fuite pour trahir la couverture de leurs suspects. En somme, ils sont « des loups déguisés en moutons », comme leurs proies les désignent. Ils n’hésitent pas non plus à se faire emprisonner sous un faux motif dans une geôle bourrée de prêtres captifs pour leur arracher des confessions. Tous les moyens sont bons pour éradiquer le catholicisme des terres royales ; pourtant, les fidèles de confessions interdites continuent d’affluer illégalement sur le territoire pour y dispenser leurs sermons.

Pour que les prêtres poursuivent leur travail de l’ombre dans les maisons de maîtres, ces derniers y font bâtir des « trous-aux-prêtres » (priest holes) de façon à les dissimuler rapidement en cas d’enquête. Certains constituent des caches de la taille d’un homme, dans lesquelles les religieux se recroquevillent parfois pendant des heures ; d’autres serpentent à travers le domaine sous la forme de tunnels, permettant aux prêtres de déboucher hors de vue de leurs poursuivants.

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Trou-au-prêtre localisé à Oxburgh Hall, Norfolk. (Photo: Jim Barton via Flickr)

Un frère jésuite, Nicholas Owen, grandit dans une famille catholique pieuse durant cette époque tourmentée. Il hérite de son père menuisier un savoir-faire qui fera de lui le principal architecte des trous-aux-prêtres. Dès 1588, opérant sous les pseudonymes « Little John », « Andrews » ou encore « Draper », il se rend de manoir en manoir pour construire, la nuit, des portes de sortie à ses frères traqués. En retour, il n’exige qu’une somme modeste – la permission de vivre dignement sous un régime qui le lui interdit. De jour, il prend l’apparence d’un charpentier itinérant pour éviter les suspicions. Poursuivant inlassablement cette mission à haut risque pendant dix-huit années, il finit par tomber dans les filets des autorités en 1606. Malgré d’abominables séances de torture subies dans l’obscurité de la Tour de Londres, Nicholas ne révèlera rien qui puisse inquiéter ses congénères, et mourra des mains de ses bourreaux dans la nuit du 1er au 2 mars. Un nouveau martyr catholique rejoint une liste qui grossit de jour en jour.

Nicholas Owen aura prolongé la foi de nombreux prêtres, jusque dans sa mort. Son héritage est encore visible aujourd’hui, dans les entrailles de manoirs qui abritèrent ses chantiers nocturnes. Mais il faudra attendre un siècle et demi après son dernier souffle pour que le traitement des Catholiques prenne un tournant pacifique dans le Royaume d’Angleterre. A la fin du 18ème siècle, ces derniers sont de nouveau autorisés à acheter une terre ou à servir dans l’armée, et ils peuvent enfin siéger au Parlement en 1829. Entre temps, ils servent ponctuellement de boucs émissaires à une époque qui manque grandement de coupables.

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Dans la foulée du Grand Incendie de Londres, qui ravagea les demeures de près de 80 000 Londoniens en septembre 1666, on blâma les Catholiques et autres « papistes » soi-disant responsables de l’accident. Une enquête ultérieure révèlera qu’un boulanger, Thomas Farriner, avait simplement laissé son four allumé la nuit précédant l’incendie. Il était de confession anglicane.

Aujourd’hui, les églises anglicanes se sont réconciliées avec le Saint-Siège. Nicholas Owen a été canonisé en 1970, et l’histoire religieuse a tourné la page des chasseurs de prêtres… Mais la plaie est encore béante dans la société britannique, à en voir l’étendue des manifestations qui traversent Londres lors d’une visite du Pape, ou la partition de l’Irlande entérinée en 1921. Et si les trous-aux-prêtres ne sont plus dérangés que par les curieux, il est à espérer que dans le reste du monde, leurs architectes dorment désormais en paix… pour l’éternité.


Sources :

 

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