« Sœurs de Chagrin » : L’Autre Combat de 14-18

La fête de Noël est une célébration quasi-millénaire. Si ses origines bibliques sont largement évacuées aujourd’hui pour laisser place à un joyeux festin païen et à une orgie consumériste, il n’en reste que le jour de Noël garde une place spéciale à l’international parmi les traditions annuelles. Il se pare de codes particuliers : le somptueux repas, le sapin, le calendrier de l’Avent – ce dernier d’ailleurs, chose intéressante, incluait des images de saints bibliques avant d’ouvrir ses fenêtres sur des chocolats. En somme, c’est avant toute une fête familiale, idéalement bien arrosée, égayée par quelques plaisanteries grivoises tandis qu’un feu de cheminée ronronne au salon.

Mais la tradition risquait de passer un sale quart d’heure lorsque le jour de Noël 1914 approcha. A l’époque, l’Europe était engluée depuis près de six mois dans la Première Guerre Mondiale, et ses soldats pataugeaient dans les tranchées sillonnant l’Hexagone. L’armée française déplorait déjà plus de 300 000 pertes dans ses seuls rangs de Poilus. L’ambiance semblait alors peu propice aux dindes aux marrons et aux verres de cognac. Pourtant, un signe de détente avant-coureur allait faire son chemin jusqu’aux premières lignes du front.

British suffragettes demonstration GB UK voting rights for women
Manifestation des suffragettes britanniques en 1911, à la porte du poste de police. C’est ce que l’on appelle faire face à l’adversité. (Photo: Johnny Cyprus via Wikipedia, CC BY-SA 3.0)

Les suffragettes britanniques, militant avec ténacité pour le droit de vote des femmes, ont publié dans la revue de leur mouvement une « lettre ouverte de Noël » (Open Christmas Letter) adressée aux femmes allemandes et autrichiennes en cette fin d’année 1914. Signée par plus d’une centaine d’activistes, la missive témoigne d’une mentalité neuve en ces temps de malheur :

« Ce message de Noël pourrait s’apparenter à une raillerie dans un monde déchiré par la guerre, mais celles d’entre nous qui espéraient et espèrent encore la paix peuvent sûrement offrir leurs salutations à celles qui partagent leurs convictions. […] Notre mission n’est-elle pas de préserver la vie ? L’humanité et le bon sens nous enjoignent à joindre les mains avec les femmes des pays neutres, pour en appeler nos dirigeants à rester à l’écart d’un autre bain de sang. »

Ce message pacifiste, porté par la « solidarité féminine dans le chagrin », est notamment nourri du combat féministe qui caractérise l’Europe en ce début du XXème siècle. L’Alliance Internationale des Femmes a été fondée en 1904, poussée par des militantes américaines comme Carrie Chapman Catt et Susan Anthony, tandis que le droit de vote a déjà été accordé, quelques années plus tard, aux Finlandaises (1907) et aux Norvégiennes (1913). Il faut dire qu’en ces temps de guerre, les femmes prennent les places restées vacantes lorsque leurs maris furent envoyés au front.

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Dans un village français, une femme avertit les habitants de l’arrivée imminente de l’aviation ennemie, 1916. (Photo: Rue des Archives/Tallandier via La Gazette de Danièle)

Appelées en masse dans les usines d’armement, on peut en cette fin d’année 1914 voir pour la première fois des femmes porter l’uniforme des pompiers ou conduire un bus (avec des salaires cependant moins importants que leurs homologues masculins – oui, le débat ne date pas d’hier). C’est dans la guerre que la force politique des femmes s’affirme, et elles le font savoir en diffusant des messages de paix.

La fraternisation de Noël 1914 n’a d’ailleurs pas seulement lieu dans les colonnes des revues féministes ou à l’écart du front. Comme par respect pour la tradition, les combats ont cessé le 25 décembre sur certaines lignes d’affrontement. On peut entendre, le soir venu, résonner des cantiques de Noël adressés par les Allemands à leurs homologues britanniques. Aussitôt s’agitent des drapeaux blancs, et les frères ennemis enjambent leurs tranchées respectives pour se rejoindre sur le no man’s land.

Christmas_Truce_1914
Photo d’époque montrant la rencontre entre les troupes britanniques et allemandes à Noël 1914. Le Père Noël n’a pas toujours été rouge et blanc. (Photo: Robson Harold via Wikipedia)

On assiste à des matchs de football improvisés, on échange des victuailles, du tabac, du cognac. Parfois, ces trêves côtoient de près les combats engagés à d’autres endroits du front, et les balles continuent de siffler aux oreilles des soldats qui sympathisent. Le deuxième classe britannique Henry Williamson écrira à sa mère le lendemain de Noël :

« Chère Mère, je vous écris depuis les tranchées. Il est onze heures du matin. […] Dans ma bouche se trouve une pipe qui m’a été présentée par la Princesse Marie. Dans cette pipe, il y a du tabac. C’est évident, tu me diras. Mais attends un peu. Dans cette pipe, il y a du tabac allemand. Là encore, tu penseras qu’il provient d’un prisonnier ou que je l’ai trouvé dans une tranchée capturée par nos hommes. Mais mon Dieu, non ! Il vient d’un soldat allemand. […] Hier, les soldats britanniques et allemands se sont rencontrés et serrés la main dans l’espace entre nos tranchées, et ont échangé des souvenirs. Oui, tout au long du jour de Noël, et encore aujourd’hui à l’heure où je t’écris. Merveilleux, n’est-ce pas ? »

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Premières pages de la lettre d’Henry Williamson au lendemain de Noël. (Photo via The Henry Williamson Society © The Henry Williamson Literary Estate)

Les trêves ne sont, bien entendu, pas officielles. Mais les soldats qui y prennent part saisissent déjà, dans le regard de leurs amis-ennemis, la lassitude qui gagne l’autre camp. Chacun est impatient de rentrer chez soi, chacun espère que la guerre sera brève. « Ils sont fatigués de la guerre, » commente le capitaine Robert Patrick Miles. « En fait, l’un d’entre eux voulait même savoir ce que l’on faisait ici à les combattre. » Mais les coups de feu ne tardent pas à s’échanger de plus belle. Les états-majors respectifs s’égosillent à faire reprendre la guerre dans l’ordre et le calme, et raniment, depuis leurs bunkers, la froide réalité des tranchées baignées de sang.

En mars 1915, alors que les combats ont repris sur l’ensemble du territoire, un groupe de 155 militantes allemandes répond au message qui fut diffusé par leurs consœurs britanniques en fin d’année précédente.

« A nos sœurs anglaises, sœurs de la même race, nous exprimons au nom de nombreuses femmes allemandes nos remerciements les plus chaleureux pour leurs vœux de Noël, dont nous n’avons eu connaissance que récemment. Ce message était la confirmation de ce que nous attendions – que les femmes des pays belligérants, avec foi, dévouement, et l’amour de leur pays, sont capables d’aller au-delà et de maintenir une solidarité véritable avec les femmes des autres nations. » 

Les ambitions semblent plus que jamais partagées par les femmes indépendamment de leur lieu de résidence. Finalement, le privilège des nations semble alors dépassé par la condition féminine : lorsque la fin de la guerre est proclamée en 1918, les gouvernements des pays belligérants n’ont plus d’alternative que de répondre, à leur tour, aux exigences féministes. Le Royaume-Uni accorde aux femmes de plus de 30 ans le droit de vote (avec de nombreuses restrictions) en février, tandis que l’Allemagne lui emboîte le pas en novembre. Suivront la Suède, les Pays-Bas, l’Espagne… Le conflit fut décisif puisqu’il contribua à affirmer la place des femmes dans les sociétés occidentales, même si le retour des hommes du front fit de nouveau tituber la quête d’équité entre les sexes.

Votes for Women US Referendum
Henry Mayer, The Awakening, 1915 : aux États-Unis, le combat des suffragettes est également très intense. Si plusieurs états y ont légalisé le droit de vote des femmes de façon indépendante, il faudra attendre 1920 pou qu’il soit instauré à l’échelle nationale. (Photo: Wikipedia)

En France, bien que les propositions gouvernementales en la matière émergent en même temps que celles de ses voisins européens, le Sénat, très conservateur, les rejette systématiquement. Il faudra attendre la fin du second conflit mondial, en 1944, pour que le droit de vote soit enfin accordé aux Françaises. Il est reconnu par le Général De Gaulle notamment en raison du rôle-clé qu’elles jouèrent dans les activités clandestines de la Résistance Française : dactylos, agents de liaison, opératrices de transmetteurs radios et parfois même l’arme à la main, elles auront gagné leurs droits à force d’une volonté inébranlable. Elles se nomment Germaine Tillion, Lucie Aubrac ou encore Hélène Viannay. La première écrira plus tard : « l’asservissement ne dégrade pas seulement l’être qui en est victime, mais celui qui en bénéficie. » Un message, de nos jours, encore criant d’actualité.

Simone Segouin Resistance française Women French resistance
Simone Segouin, résistante française de 18 ans originaire de Chartres, lutte l’arme à la main pour la Libération de Paris en août 1944. (Photo: Rare Historical Photos)

La guerre aura donc servi de toile de fond à des combats qui ne se jouèrent pas seulement dans le fracas des armes. Seule fut utilisée la force des discours et des mentalités neuves, face aux esprits étriqués et aux consciences conservatrices de leurs temps. On retient de Noël 1914 la fraternisation sur le front français ; on en oublie, en revanche, l’union internationale des mouvements féministes œuvrant pour une cause commune. On se souvient du bilan dévastateur de la Première Guerre – près de 18 millions de morts enregistrées entre 1914 et 1918 ; tandis que, sur la même période, plus de cent millions de femmes du monde obtinrent le droit de se rendre aux urnes.

 

 


Sources :

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