La Science-Fiction au Secours des Otages de Téhéran

Novembre 1979. Coup de canon dans les rues de Téhéran. Mark Lijek, installé à son poste de travail au cœur de l’ambassade américaine, ne sourcille pas. Cela fait plusieurs jours que les émeutes se poursuivent devant l’entrée du bâtiment, les manifestants hurlant des slogans anti-occidentaux (« Dieu est Grand ! Mort à l’Amérique ») et taguant les murs extérieurs de messages du même ordre. Un climat d’hostilité s’est tapi durablement dans les rues de la capitale iranienne, et si le jeu diplomatique n’a rien donné, le dernier mot reviendra inéluctablement à la rue. Le sol tremble.

Les diplomates américains ont du mal à se faire à cette agitation : l’ensemble du pays est pourtant plongé depuis près de deux ans dans un chaos révolutionnaire. Montées de la rue, les protestations ont condamné le Shah, Mohammed Reza Pahlavi, lui reprochant sa politique pro-occidentale doublée d’une brutale répression policière. Drôle d’insurrection dans un pays qui s’exporte en barils et dont la croissance n’a jamais été aussi rayonnante… Néanmoins, le chef d’état, absent de la vie publique depuis des semaines, doit quitter précipitamment l’Iran en janvier sous pression des manifestants, qui défilent par centaines de milliers dans les artères de la capitale. La foule acclame les idées neuves de l’ayatollah Khomeini, fraîchement porté au pouvoir, qui souhaite faire de l’Iran une république islamique.

Mass demonstration Iran
La révolution iranienne commence par la colère des rues. Au début de la crise révolutionnaire, près de 1400 personnes travaillent à l’ambassade américaine, mais le conflit contraint le gouvernement à rapatrier ses diplomates. Ils ne sont plus que quelques dizaines à la fin de l’année 1979. (Photo: Wikipedia, CC BY-SA 3.0)

Le départ précipité du Shah va bouleverser l’histoire. D’abord, parce qu’il vient briser le règne continu des Perses sur la région, qui y siégeaient depuis 2500 ans. Ensuite, parce que les États-Unis accueillent le Shah déchu, soi-disant pour traiter le cancer qui le ronge depuis plusieurs mois. Une décision peu bienvenue dans le contexte tendu qui caractérise les relations entre les deux états…

Fraîchement auto-libéré de ses chaînes, l’Iran veut faire le ménage. Les Occidentaux, qui ont inféré trop longtemps dans les affaires du pays, en paieront le prix. Cela, Mark Lijek l’a compris. « Il était trop tard. La première pluie de l’automne allait être éclipsée par un orage d’un autre genre, » se souviendra-t-il. Le 4 novembre, la vague de colère qui déferle devant l’ambassade américaine à Téhéran finit par enjamber ses murs.

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Les murs de l’ambassade américaine à Téhéran sont franchis. (Photo: Wikipedia)

La panique gagne aussitôt les dizaines d’employés du cabinet. Les manifestants, des étudiants musulmans, ont pénétré l’enceinte : des coups de feu résonnent. Certains diplomates fuient, ceux qui n’ont pas cette chance sont contraints de se coucher à terre, mains sur la tête. C’est le début de la plus longue prise d’otages de l’histoire : cinquante-deux personnes seront retenues pendant 444 jours. Les rares qui ont pu évacuer le bâtiment ont des hommes à leurs trousses : ils seront sans doute rattrapés dans les heures qui viennent.

Parmi les échappés de justesse, on retrouve Mark Lijek, accompagné de sa femme Cora, mais aussi le couple Stafford (Joseph et Kathleen) ainsi que Robert Anders, l’aîné du groupe et leur chef d’équipe à l’ambassade. Tous étaient en poste dans un bâtiment séparé de celui où lequel les émeutiers se sont introduits en masse : cela leur a laissé quelques minutes cruciales pour prendre la fuite. Mais où aller désormais ? Arpentant les ruelles de Téhéran sous une pluie battante, jetant des regards paniqués autour d’eux, les rescapés sont sans aucun doute en mal d’hospitalité dans la capitale…

US hostages Tehran embassy Iran 1978
Soldats et civils sont pris en otage à l’ambassade américaine. Il est à noter qu’une dizaine d’otages sera relâchée dans les premiers jours de l’opération : les femmes et les Afro-Américains, pour des raisons de sympathie envers les « minorités opprimées ». Il restera 52 otages après leur départ. (Photo: Wikipedia)

Dans la semaine qui suit, un climat de tension s’installe pour les rescapés qui naviguent, dans l’ombre, de maison en maison dans les rues de Téhéran, alertes au moindre craquement. En manque d’options, Anders finit par contacter John Sheardown, un de ses amis qui travaille à l’ambassade canadienne : il reçoit en réponse une invitation à le rejoindre, ouverte également aux autres de ses compagnons d’infortune. L’hospitalité du natif de l’Ontario et de sa femme Zena laisseront pour la première fois les Américains souffler un peu. Le 10 novembre, ces derniers passent le seuil de la résidence des Sheardown et y sont reçus par Ken Taylor, l’ambassadeur du Canada en personne. Solidarité nord-américaine oblige, ce dernier accueillera d’ailleurs dans sa propre demeure la moitié des fonctionnaires. Enfin, le cortège laisse paraître quelques signes de soulagement.

Argo diplomats Sheardown residence
John Sheardown a pris cette photo de sa femme Zena (centre) entourée des acteurs de l’affaire : (de gauche à droite) Mark Lijek, Cora Lijek, Robert Anders, Roger Lucy (conseiller à l’ambassade canadienne) et Lee Schatz. (Photo: The3DsBlog and CBC)

Les cinq Américains sont rejoints quelques jours plus tard par Lee Schatz, un diplomate en fuite qui avait trouvé refuge à l’ambassade suédoise (il y dormait sur le sol, blotti dans un drapeau suédois). Dehors, l’orage diplomatique sévit toujours. C’est le début d’une course contre-la-montre ; les preneurs d’otages ont pu deviner leur absence, ce que Mark craint un peu plus jour après jour.

« Il était évident que le temps n’était pas notre ami. A chaque jour qui passait, nos chances d’être découverts croissaient sensiblement. Et si l’un de nous avait un accident de voiture, ce qui n’est pas un fait rare dans la circulation chaotique de Téhéran ? Et si l’un de nous tombait malade et nécessitait une hospitalisation immédiate ? »

L’ambassadeur canadien lance alors un appel à l’aide aux autorités de son pays : le Premier Ministre Joe Clark et la secrétaire aux Affaires Étrangères Flora MacDonald y répondent avec enthousiasme, suggérant d’exfiltrer les six Américains en leur fournissant des passeports canadiens et de faux documents d’identité. La CIA apporte son concours « créatif » à la mission de sauvetage : Tony Mendez, son spécialiste en exfiltration, est chargé de fournir une couverture aux Américains. Ce dernier va mettre sur pied l’une des duperies les plus culottées de l’histoire.

Mendez doit fabriquer un prétexte, une cape d’illusions derrière laquelle les employés en fuite pourront se dissimuler et quitter le pays. Heureusement, il entretient de bonnes relations avec un expert en simulations et en faux-semblants : Ronald Reagan Hollywood. L’agent de la CIA fait appel à John Chambers, un célèbre maquilleur et prothésiste de cinéma, pour forger un alibi en béton à l’équipe : ils formeront une équipe de tournage canadienne dépêchée en Iran pour trouver le parfait endroit où tourner leur prochain film, Argo. Très vite, ce nom devient bien plus qu’un nom de code.

 « Ce mot devint un signal de reconnaissance ainsi qu’un cri de ralliement. Nous l’utilisions afin d’apaiser la tension quand nous travaillions de longues heures, dans des circonstances difficiles, pour préparer une opération importante. » – Tony Mendez

Argo posterBien entendu, Argo n’est rien d’autre qu’une production bidon, adaptée d’un roman de science-fiction publié dix ans auparavant : Lord of Light, de Roger Zelazny. Néanmoins, Mendez ne doit rien laisser au hasard. S’associer à Chambers donne déjà du cachet à une production fantaisiste, étant donné qu’on lui doit les costumes de La Planète des Singes (1968) et de la série Star Trek. Pour crédibiliser encore davantage le projet, les deux hommes installent une fausse maison de production à Los Angeles, baptisée Studio Six Productions en l’honneur des six otages à récupérer. De fausses cartes de visite sont imprimées, des fêtes célébrant le lancement du film sont organisées ; plusieurs publicités sont même diffusées dans les magazines hollywoodiens pour promouvoir le film de (science) fiction. Robert Sidell, un ami de Chambers qui connaîtra la postérité deux ans après aux manettes des effets spéciaux d’E.T., accepte de servir en qualité de producteur du film, tandis que sa femme Joan devient réceptionniste aux Studios Six. Le scénario de fiction est prêt : Mendez n’a plus qu’à s’envoler vers l’Iran afin de le faire répéter aux acteurs.

Lord of Light illustration
Dans son roman Lord of Light (1967), Roger Zelazny brasse des thèmes variés : la religion bouddhiste, des colons de l’espace, le système de castes indien, la réincarnation de l’esprit et une technologie ultra-sophistiquée sont au cœur d’une intrigue de science-fiction extra-terrestre. Mais malgré son penchant pour le futurisme, l’auteur n’avait sans doute pas prévu que son roman contribuerait à résoudre un incident diplomatique. (Photo: « Royal Chambers of Brahma », illustration de Lord of Light par Jack Kirby, 1978 via HeavyMetal)

Pendant ce temps, les six Américains reclus dans les résidences des diplomates commencent sans aucun doute à trouver le temps long. Ils le tuent au cours d’interminables parties de Scrabble, de lecture et de jeux de cartes. Cela fait déjà plus de deux mois qu’ils sont réfugiés chez les Canadiens… Lorsque Mendez arrive sur place, il est accueilli avec bienveillance et un soupçon de tension. L’agent de la CIA dévoile alors le plan qui leur permettra de s’échapper : le Studio Six, l’équipe de tournage canadienne, le film bidon. Il distribue à chacun une fausse identité sur-mesure, et concours d’Hollywood oblige, des vêtements et accessoires indispensables pour rentrer dans la peau des personnages qu’ils incarnent… Ken Taylor, l’ambassadeur resté à leurs côtés, les coache même afin qu’ils simulent un accent canadien !

« Les six étaient impressionnés de découvrir la documentation qui leur servait de couverture, et nous étions impressionnés de par la transformation de leur physiques et de leur personnalités respectives. […] Nous leur avions aussi fourni des accessoires de déguisement afin de les aider à rentrer dans leurs rôles. » – Tony Mendez

passport Joseph E Harris Argo Canadian Caper
… et Mark Lijek devint Joseph E. Harris ! (Credit: Mark Lijek)

Finalement, c’est au matin du 27 janvier 1980 que « l’équipe de tournage » transfigurée fait route vers l’aéroport de Téhéran. Les Américains auront passé 79 jours dans les résidences des diplomates.

Malgré un vol retardé, la sécurité du terminal ne bronche pas et laisse passer le groupe sans remettre en question son identité. Drôle de coïncidence, le nom Aaargau est inscrit sur le fuselage de l’appareil Swissair sur lequel ils embarquent : il s’agit en réalité d’un canton suisse. Abandonnant enfin Téhéran pour Zürich, l’avion décolle et, parmi les passagers, il en est six qui respirent un peu mieux à chaque minute qui passe… On imagine le soulagement immense qui fut celui de voir le sol iranien s’éloigner petit à petit et de sombrer dans une mer de nuages : une tournée générale de cocktails Bloody Mary est aussitôt commandée !

Au même moment, l’ambassade canadienne est également évacuée. Les hommes et les femmes qui volèrent les premiers au secours des otages échappés de justesse recevront plus tard les honneurs internationaux. Quant aux Américains, ils rentrèrent chez eux le 30 janvier, attendus par une foule compacte brandissant des pancartes « Thank You Canada ».

Carter and Mendez Canadian Caper exfiltration
Mendez est félicité par le Président des États-Unis Jimmy Carter après le succès de l’opération. (Photo: CIA via Wikipedia)

Le concours commun des autorités canadiennes, d’Hollywood et de la CIA aura permis à six personnes d’échapper de justesse à la prise d’otages et de rentrer chez eux saines et sauves. Toutefois, il faudra attendre un an de plus pour que les cinquante-deux individus toujours retenus à Téhéran ne suivent le même chemin. Tous seront finalement libérés à l’issue d’une longue et intense période de négociations, le jour précis où Ronald Reagan succède à Jimmy Carter à la présidence américaine.

A Los Angeles, le Studio Six a discrètement plié bagage ; le rôle de la CIA dans l’histoire ne sera divulgué qu’en 1997. A en voir les piles de cartons et de brochures froissées, certains comprennent qu’Argo ne sera finalement jamais tourné, et que sa production rejoint le lot des films tués dans l’œuf. Le pain quotidien d’Hollywood, somme toute… Seuls les membres du studio connaissent le véritable scénario : Mendez vient de leur confirmer par téléphone le succès de l’opération.

 

 


Sources :

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