Alexander Selkirk, le Vrai Robinson Crusoé

Un vieil adage anglais dit qu’une mer calme n’a jamais fait un bon marin. Et l’enfance d’Alexander Selkirk, né en 1676 dans un village de pêcheurs écossais, est pour le moins mouvementée. Régulièrement sermonné pour son tempérament turbulent par le pasteur local, le jeune Alexander voit la mer comme l’échappatoire à une existence terrestre relativement monotone. Son père, qui exerce la profession de tanneur et de cordonnier, assiste à son départ au début du siècle suivant.

Alexander a décidé de s’engager dans l’équipage d’un explorateur britannique, William Dampier, qui a déjà captivé l’opinion publique en effectuant un tour du monde quelques années auparavant. Il était devenu le premier Anglais à explorer l’Australie, griffonnant dans ses carnets de voyage la présence sur place d’un « large animal bondissant » : le jeune écossais en était certain, l’aventure le prendrait sur les flots du globe.

Mais le contexte de ce nouveau voyage, qui met les voiles depuis le port irlandais de Kinsale en 1703, ne ressemble en rien à l’expédition précédente de Dampier. Trois ans plus tôt, le Roi d’Espagne Charles II est mort sans héritier direct, abandonnant son vaste empire à une sanglante guerre de succession. Dans la mêlée des prétendants au trône, la maison autrichienne de Habsbourg, la dynastie bavaroise des Wittelsbach, et la famille royale des Bourbons s’arrachent l’héritage ibérique. Et si les Français, cités dans le testament du défunt roi, sont en première ligne pour prendre sa succession, les autres forces en présence ne l’entendent pas de cette oreille.

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Reconnaissance du Duc d’Anjou au titre de Roi d’Espagne, sous le nom de Philippe V. Ce tableau de François Gérard, commandé au début du 18ème, met en scène le couronnement de Philippe V, petit-fils de Louis XIV, à la succession du défunt Charles II. Mais les cérémonies françaises ne suffiront pas à apaiser les esprits des autres puissances qui considèrent l’héritage illégitime. (Source: Wikipedia)

Bien que la monarchie anglaise ne soit pas directement impliquée dans le conflit, le simple fait que les Français puissent y gagner en puissance suffit, comme à l’accoutumée, à les faire monter au créneau. C’est ici que l’on retrouve le corsaire William Dampier, qui vient d’engager à son bord le jeune Alexander Selkirk : ils sont autorisés par l’amirauté britannique, par l’intermédiaire de lettres de marque, à attaquer la flotte ennemie – comprendre, les frégates françaises ou espagnoles qui patrouillent dans les eaux internationales – et à piller leurs cales sans cas de conscience. L’expédition prend alors, pour l’explorateur et son équipage, une tournure beaucoup plus politique que prévu.

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L’Europe en 1700 : un continent divisé qui s’enfonce dans la Guerre de Succession Espagnole. (Carte: Rebel Redcoat via Wikipedia, CC BY-SA 3.0)

Un an plus tard, nous retrouvons la frégate de Dampier, St George, au large des côtes sud-américaines, lancée à l’assaut des cités d’or panaméennes. Selkirk s’est révélé un excellent marin, et il a pris du galon : il sert désormais sur le navire-compagnon Cinque Ports, où il officie en qualité de maître d’équipage sous la supervision du capitaine Stradling. Malgré sa récente promotion, la vie à bord ne le comble pas de joie. Maladies, maigres rations et butins lamentables se conjuguent aux frasques des capitaines pour saper le moral des équipages ; les deux vaisseaux britanniques finissent d’ailleurs par se séparer quelques temps après, en quête d’abordages plus prolifiques.

Le Cinque Ports, qui ne navigue dès lors plus dans le sillage du St George, fait escale en septembre à Más a Tierra, une île volcanique déserte située à 670 kilomètres à l’ouest des côtes chiliennes. Stradling espère y faire le plein de vivres et d’eau fraîche, et ainsi remettre des couleurs sur les visages blanchâtres de ses marins. Lorsque l’équipage touche terre, Selkirk a une discussion houleuse avec son capitaine. Arrivé à mi-parcours, le Cinque Ports paye le prix de ses assauts sur les frégates ennemies par de grandes lésions dans sa coque. L’Écossais estime que le vaisseau anglais n’est pas apte à reprendre la mer ; furieux, il vocifère qu’il préfère rester seul sur l’île plutôt que de reprendre la mer dans ces conditions. Stradling le prend au mot et, même lorsque son maître d’équipage en vient à ravaler sa colère et émettre des remords, il refuse catégoriquement de le reprendre à bord.

A la fin de l’année 1704, Selkirk assiste, impuissant, au départ du Cinque Ports qui s’éloigne petit à petit des côtes de roche volcanique de l’archipel isolé. Il ne le sait pas encore, mais ses avertissements auraient mieux fait d’être entendus. Le navire finira par s’échouer au large des côtes colombiennes, tandis que son capitaine et les quelques survivants, arrêtés par les autorités espagnoles, termineront leur course dans les sombres geôles péruviennes de Lima.

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Carte de l’archipel des Îles Juan Fernández et localisation à l’ouest du Chili : presque autant inaccessibles qu’un bureau de Poste après 17 heures. (Carte via 1843 Magazine & Wikipedia)

Dans les premiers temps, le néo-naufragé écossais se laisse aller au désespoir. Prisonnier d’une île vraisemblablement inhospitalière, il rumine son enfance impétueuse : la terre ne lui aura, décidément, apporté que des désagréments. Il arpente les langues de sable blond à longueur de journée, en espérant voir poindre sous l’horizon le pavillon d’un navire lancé à sa rescousse. Mais aucun ne vient briser sa solitude insulaire. Seule une Bible rapiécée, rongée par le sel, lui tient compagnie ; elle devient, parmi les articles que Stradling lui a laissés avant de l’abandonner, sa plus précieuse possession. Un mousquet, une hachette, un couteau, une marmite, du linge de lit et quelques vêtements complètent sa panoplie du nouveau naufragé : c’est tout ce qui le sépare alors de la nature sauvage de Más a Tierra.

Survival Kit Robinson Crusoé
Et vous, que prendriez-vous dans vos bagages si vous deviez finir piégés sur une île déserte ? Choisissez (avec sagesse) trois articles maximum parmi les quatorze ci-dessus.

Finalement aiguillé par sa curiosité, Selkirk se décide à découvrir l’intérieur des terres. C’est une bonne surprise : il y rencontre de pacifiques chèvres sauvages ainsi qu’une variété de plantes et de fruits propres à la consommation. Regonflé d’espoir, le naufragé bâtit deux huttes en bois de faux poivrier, un arbre abondant sur l’île, qu’il dresse au sommet d’une colline. Il domestique également des chats pour le protéger des hordes de rats sillonnant les environs. Lorsqu’il doit remplacer ses vêtements troués, le savoir-faire paternel du tannage lui revient : il se travestit alors de peaux de chèvre. Gagnant, par l’expérience, en habileté à la chasse et à la pêche, il troque son statut de naufragé survivant pour l’étiquette du paisible amoureux de la nature. Cette paix de l’esprit est renforcée par la lecture régulière de versets de la Bible, qui entretiennent son anglais et effacent son sentiment de solitude.

Selkirk's routine

Cependant, ses aventures insulaires le conduiront parfois aux portes de la mort. Poursuivant une chèvre sauvage, Selkirk bascule un jour d’une falaise et manque de se briser le dos sur les roches acérées de l’île. Fort heureusement, il atterrit sur la proie qu’il convoitait et parvient à se remettre sur pieds après quelques jours de convalescence. Une autre fois, apercevant dans le lointain une frégate se dirigeant vers Más a Tierra, il doit ignorer cette chance de salut lorsqu’il reconnaît qu’elle bat pavillon espagnol. Se terrant dans la nature pour échapper à la capture, Selkirk frôle le retour brutal à la civilisation lorsque deux marins espagnols lancés à sa poursuite urinent au pied de l’arbre derrière lequel il se cache. Sans distinguer la présence de l’homme-chèvre, les deux hispaniques finissent par baisser les bras et remontent à bord de leur vaisseau réapprovisionné.

Mas a Tierra island Robinson Crusoe Selkirk
Más a Tierra, terrain de jeux de Selkirk, théâtre d’un cache-cache légendaire avec les pirates espagnols. Si l’île ressemble à un éperon rocheux, elle abrite également une nature plus dense à l’intérieur des terres. (Photo: The Great War Blog)

Pendant que Selkirk rumine sa solitude insulaire, les aventures de son ancien capitaine, William Dampier, ne sont guère plus enviables. Déchiqueté par les canons d’un galion espagnol en décembre 1704, le St George erre dans les eaux du Pacifique : Dampier n’a plus qu’une trentaine d’hommes sous son commandement. Son navire, vermoulu et meurtri par les abordages, finit par sombrer au large des côtes du Pérou… Mais rien n’entame l’abnégation du corsaire anglais, qui capture une frégate espagnole et met les voiles vers les Indes Orientales. A sa grande surprise, les Hollandais, qui règnent en maîtres sur cette partie du monde, accusent l’équipage de Dampier de piraterie et le jettent derrière les verrous. Il faudra attendre 1707 pour que le corsaire britannique ne soit relâché et ne fasse son retour en Angleterre, avec des cicatrices pour seul butin.

William Dampier explorer
William Dampier, peint par Thomas Murray, 1697-1698.

Malgré l’échec cuisant de son second tour du monde avec un bien mince tribut cédé à la Couronne, Dampier compte bien se refaire la cerise au travers d’une nouvelle (et ultime) expédition sur les océans du monde. C’est chose faite l’année suivante : en 1708, il est engagé comme maître d’équipage à bord de Duke, pavillon britannique commandé par Woodes Rogers. En chemin, de nombreux navires ennemis sont pillés pour un butin équivalent à plus de vingt millions de livres sterling aujourd’hui ! La chance finirait-elle par tourner pour l’explorateur ?

Le scorbut ne manque toutefois pas de gâcher la fête : les stocks de citrons verts étant épuisés, l’équipage est décimé par la maladie. Au matin du 2 février 1709, alors que le Duke fait voile au large du Chili, le capitaine décide de faire escale dans les environs pour restaurer la santé de ses marins sur le plancher des vaches. Le navire fait alors cap sur une petite île volcanique de l’archipel de Juan Fernández… Un marin alerte signale au capitaine qu’un feu de camp brûle sur cette terre en apparence déserte. Et s’il s’agissait d’un campement espagnol ?

Pirate ship Alexander Selkirk illustration

Ce 2 février 1709, Alexander Selkirk n’est pas près de l’oublier. Cela fait quatre ans et quatre mois qu’il se nourrit de viande de chèvre, de navets et de chou, sans autre compagnie que celle de sa sainte Bible et d’un feu de camp allumé en permanence – le vieux réflexe d’un naufragé aspirant à être sauvé… Lorsque le capitaine Rogers s’adresse à lui (en le présentant comme « gouverneur de l’île »), ce n’est qu’un baragouinage anglophone qui sort de la bouche de l’Écossais tant il est euphorique. On peut imaginer la stupeur de Rogers confronté à cet homme bardé de peaux de chèvres et s’exprimant dans un langage incompréhensible… Mais les points d’interrogation sont rapidement effacés lorsque Dampier débarque à son tour sur Más a Tierra et reconnaît son ancien maître d’équipage.

« On peut voir que la solitude et l’éloignement du monde ne sont pas fatalités aussi dramatiques que la plupart des gens l’imaginent, surtout lorsque les personnes qui en font l’expérience y sont jetées sans leur consentement, comme ce fut le cas de cet homme. » – Capt. Woodes Rogers

Afin d’aider les marins épuisés, Selkirk met à profit sa bonne connaissance du terrain doublée de son habileté à la chasse pour les fournir en nourriture. Son tempérament paisible, qui tranche avec le colérique garçonnet qu’il a été, impressionne vite Rogers, qui le nomme dès leur départ second maître d’équipage sur le Duke. Mais les vieilles habitudes lui reviennent au contact de la civilisation. Loin d’en avoir fini avec la piraterie, Selkirk sert le corsaire anglais pendant encore quelques années, complétant ainsi un nouveau tour du monde (c’est un record pour Dampier, qui devient le premier homme à accomplir trois circumnavigations).

Finalement, c’est le 1er octobre 1711 que l’ex-naufragé regagne les côtes de l’Angleterre. Il les avait quittées huit ans auparavant pour un voyage qu’il crut longtemps sans espoir de retour. Mais la malédiction terrestre continue à lui faire de l’effet et il retombe dans ses vieux travers. Marin jusqu’au bout des ongles, Selkirk s’engage enfin dans la Marine Royale Britannique et succombe dix ans plus tard à la fièvre jaune, avant d’être inhumé en mer. Deux ans plus tôt, Daniel Defoe a publié les aventures de Robinson Crusoé, sans nul doute inspirées par le récit du naufragé écossais dont la presse britannique a fait grande publicité…

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Robinson Crusoé inspirera à son tour des générations d’aventuriers en herbe et en poils : ici un Tom Hanks barbu, naufragé dans Seul au Monde (2000) de Robert Zemeckis. (Photo: Above Average)

Douce ironie que le destin de ce naufragé. Car c’est le fait de vivre reclus, oublié du monde et abandonné de tous qui aura fait passer Alexander Selkirk à la postérité.

 

 


Sources :

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