“Peace Village” / Kijong-dong, Corée du Nord

A l’extrême-sud de la frontière nord-coréenne, se tient un drôle de village que les locaux nomment Kijŏng-dong, ou « village de la paix ». Et force est de constater que ses habitants y mènent une vie relativement paisible, à en croire l’absolue sensation de tranquillité qui s’en dégage. De loin, on n’y aperçoit que quelques lumières qui clignotent dans les appartements, ou de pacifiques balayeurs dépoussiérant un trottoir relativement peu fréquenté.

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Le village de la paix : un bourg où il fait bon vivre ? (Photo: U.S. Army Garrison Red Cloud via Flickr)

Ce village, qui abriterait près de deux cents personnes, a été érigé au cœur même de la zone démilitarisée entre les deux Corées dans les années 1950. Cette dernière est ce que l’on appelle une « zone-tampon » qui joint les deux pays et sert de point de contact, de rencontre, ou de négociations diplomatiques. Courant sur 250 kilomètres de long, la frontière est hérissée de barbelés tranchants et plusieurs centaines de soldats en assurent l’imperméabilité de part et d’autre.

Il faut remonter à 1945 pour comprendre l’importance qu’a prise cette zone au cœur du conflit. La Corée, ancienne colonie japonaise, tombe entre les mains des Américains et des Soviétiques dans les derniers mois de la Seconde Guerre Mondiale : craignant que la totalité du pays ne tombe dans l’escarcelle de l’URSS, une frontière est établie sur le 38ème parallèle par deux jeunes soldats américains, qui la tracent à l’aide d’un numéro du National Geographic. Août 1945 : la Corée est désormais coupée en deux.

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La péninsule coréenne avec, au milieu, 250 kilomètres âprement disputés. (Carte: VOA)

Si le spectre de la division permanente ne flotte pas encore au-dessus de la frontière coréenne, deux idéologies radicalement opposées se mettent en place de chaque côté. Au sud, Syngman Rhee, appuyé par les autorités américaines, applique une politique anti-communiste et s’engage dans une violente campagne de répression : de nombreux opposants politiques sont mis derrière les barreaux – pour les plus chanceux d’entre eux. Au nord, Kim Il-Sung s’engage dans la voie ouverte par les Soviétiques : collectivisation des terres, répartition équitable des ressources, faucille et marteau sont au programme. Très vite, l’opposition des dictateurs (et des blocs qui tirent les ficelles) dégénère en guerre sanglante, qui se joue entre 1950 et 1953, et entraîne plusieurs millions de morts. La division, tant redoutée par les locaux à l’aube du conflit, devient permanente.

« La situation coréenne est plus tragique encore du fait que toute action militaire y est confinée dans les limites frontalières. Cela condamne cette nation, qu’il est notre devoir de sauver, de subir l’impact dévastateur des bombardements maritimes et aériens tandis que les refuges de nos ennemis sont protégés d’un tel sort. » — Douglas MacArthur, général américain, 1951

Dès lors, la propagande reprend le dessus. Les gouvernements baissent les armes pour hisser les porte-voix, chacun vantant les mérites de son idéologie ; la Guerre Froide se joue aussi sur ce théâtre asiatique.

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Les incidents ne s’arrêteront toutefois pas à la signature de l’armistice, le 27 juillet 1953. La frontière sera le théâtre de nombreuses escarmouches entre les deux camps. Certains événements surréalistes y ont d’ailleurs lieu : c’est le cas de « l’incident du peuplier » de 1976 qui conduit au meurtre de deux soldats américains, responsables de l’abattage d’un arbre que les Nord-Coréens considéraient comme sacré. (Photo: Wayne Johnson via Wikipedia)

C’est dans ce contexte que les premières pierres du « village de la paix » sont posées dans la zone-tampon encore fumante. Des barres d’appartements aux couleurs vives y sont dressées, puis bardées du fier drapeau nord-coréen. Le gouvernement affirme que la municipalité abrite pas moins de deux cents âmes ainsi que des écoles, un hôpital, une crèche… Le signe d’une cohabitation pacifique pour les années à venir ?

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Plan rapproché du « village de la paix ». Si vous êtes assez proches pour prendre une photo pareille, vous feriez mieux de prendre vos jambes à votre cou. (Photo: Deserted Places)

Il n’en est rien : à l’observer de plus près, le village ne donne aucun signe de vie. Les fenêtres des appartements sont obstruées ou donnent sur des pièces aux murs nus. Les lumières qui s’y allument et s’éteignent sont chaque jour synchronisées sur les mêmes horaires. En fait, seuls les balayeurs de passage et les soldats en poste à la frontière semblent habiter ce village-fantôme (qui n’est pas sans rappeler la nouvelle capitale birmane, Naypyidaw). Des haut-parleurs vomissant des chants patriotiques ou des discours anti-occidentaux y sont d’ailleurs en fonction jour et nuit afin d’inciter les Sud-Coréens à franchir la frontière et à rejoindre leurs « camarades » du nord.

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« Vous êtes bien sur Radio Patriote, 666 f.m. Au programme : plus de deux heures de marches militaires en direct. A bas le Coca-Cola et le Superbowl. Gloire au Suprême Leader ! » (Photo: All That is Interesting)

Une hampe, dominant le village du haut de ses 160 mètres, y est également installée : à son sommet flotte un drapeau nord-coréen qui, lui aussi, a sa petite histoire… Il fut hissé suite à l’érection d’un mât similaire dans le village sud-coréen voisin de Daeseong-dong, culminant à 98 mètres ! Comme le laisse à penser cette situation diplomatique insolite des années 1980, l’effort patriotique se limite parfois au jeu très puéril du « celui qui pisse le plus loin hisse le plus haut » pour les autorités localisées de chaque côté du 38ème parallèle.

Le « village de la paix » de Kijŏng-dong aura donc été monté de toutes pièces, vendu comme le havre du bon-vivre à la nord-coréenne, sans succès. Sur cette frontière âprement disputée, deux bannières coréennes se font face depuis des décennies ; pour un tel résultat, pas moins de trois millions et demi de personnes ont donné leur vie, à 67% issues de populations civiles.

 

 


Sources :

 

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