À Bord des Prisons Flottantes

« Nous ne pouvons juger du degré de civilisation d’une nation qu’en visitant ses prisons, » affirmait le romancier russe Fiodor Dostoïevki. Si de nos jours le système carcéral apparaît comme un rouage bien huilé de la société moderne, il fut un temps où les cellules ne pullulaient pas de prisonniers. Cela fait tout de même des millénaires que le concept est affiné, en témoignent les premières « places de chaînes » (desmoterion) grecques érigées dès l’Antiquité ; depuis, d’autres alternatives ont été essayées.

Les Français ont ouvert des bagnes sous des latitudes brûlantes, tandis que les Anglais déversaient un flot continu de criminels dans leurs colonies ; outre-Atlantique, les criminels vinrent casser des cailloux derrières les portes des pénitenciers. La Bastille, la Tour de Londres, le Kremlin… de nombreuses places nationalistes servirent de geôles pendant leur histoire. Plusieurs individus célèbres y séjournèrent également, comme Mandela, Oscar Wilde ou encore Voltaire !

Tower of London England prison
La Tour de Londres a occupé diverses fonctions au cours de sa longue histoire. Elle officia en tant que prison pendant plus de huit siècles, mais servit également de résidence royale, de ménagerie, d’armurerie ou de fort défensif !

Mais l’histoire des prisons n’est pas passée en quelques années des donjons aux bracelets électroniques. Comme dans tout champ de recherches, il y eut des expérimentations. C’est dans cet état d’esprit innocent et créatif qu’est plongée la Grande-Bretagne de la fin du XVIIIème siècle.

A l’époque, l’Angleterre fait figure de plateforme centrale des échanges mondiaux. Première puissance commerciale du globe, elle est engagée dans le très lucratif marché des esclaves, pourtant sur le déclin, et s’en va-t’en guerre régulièrement grâce à l’appui d’une flotte lourdement armée. Elle dispute précisément 137 conflits entre 1700 et 1850, qu’elle remporte pour la plupart (exception faite bien sûr de la Guerre d’Indépendance Américaine). Ce tempérament belliqueux ne passe pas inaperçu dans les caisses de l’Empire, et des sommes folles sont déboursées pour enfermer ses prisonniers de guerre.

British Empire map
En 1920, l’Empire Britannique s’étend sur près d’un quart de la surface habitable de la planète, ce qui lui vaut le surnom de « l’Empire sur lequel le soleil ne se couche jamais ». En effet, les colonies britanniques disposaient toujours d’au moins un territoire ensoleillé. Ce qui compense avec l’Angleterre nuageuse toute l’année. (Carte: Wikipedia)

La montée des effectifs carcéraux va précipiter un changement de système. Au sein de l’Empire « sur lequel le soleil ne se couche jamais », on exporte davantage que ses denrées alimentaires – ça tombe bien, la demande mondiale de jelly reste à zéro – puisqu’on se décide désormais à exporter ses prisonniers. Ses colonies constituent une destination tout indiquée : l’Australie notamment reçoit près de 162 000 criminels en moins d’un siècle. Mais avec la Révolte Américaine qui lui ferme ses portes, l’Empire Britannique doit trouver une nouvelle solution dans la deuxième moitié du XVIIIème. C’est chose faite avec le passage des Hulks Act en 1776 qui, au cas où vous demanderiez, n’envisagent pas de réduire les effectifs carcéraux à l’aide d’un monstre vert très colérique.

En anglais, les « convict hulks » sont des bateaux de prisonniers. Auparavant réservés à leur transport, ils assurent désormais leur stockage temporaire… Jetant l’ancre en file indienne dans la Tamise, des dizaines de vaisseaux de guerre reconvertis sont bourrés de détenus, entassés à la hâte. L’un d’eux, le corsaire français Louis Garneray, témoigne :

« Je regardais, avec le désespoir au cœur […] ce sombre tombeau dans lequel, enterré vivant je devais voir s’écouler ma jeunesse ; mon imagination soulevait les épaisses murailles de bois, me montrait les visages flétris et désolés des infortunés qu’il renfermait dans son sein ; mais, hélas ! Mon imagination était bien loin encore, comme je pus m’en convaincre quelques minutes plus tard, d’atteindre la hauteur de la réalité. »

Prison Hulks by Turner
Cette peinture de Louis Garneray, prisonnier des « convict hulks » pendant neuf ans, dépeint la rade de Portsmouth et ses files de prisons flottantes. (Source: Wikipedia)

Sans ménagement, les détenus sont empaquetés dans leurs quartiers, plusieurs centaines pouvant cohabiter dans des espaces très étroits, et on leur sert de très maigres quantités de nourriture. Les conditions de traitement sont telles dans le ventre de certaines frégates que plusieurs morts sont déplorées dès les premiers instants. A bord du Justitia, amarré à Woolwich dès 1776, plus d’un tiers de la population carcérale est décimée en dix-huit mois seulement. La pratique, inhumaine, perdure pourtant jusqu’au milieu des années 1800 ; à son apogée, elle rassemble dans les cales de ses « pontons » environ 5000 détenus promis, si ce n’est à une mort certaine, à l’épuisement, la maladie et la rigueur des éléments.

Interior_HMS_Jersey_1855 inside a prison ship
A l’intérieur du navire HMS Jersey, surnommé à juste titre « l’Enfer », les conditions de vie sont particulièrement déplorables : jusqu’à 1100 prisonniers sont entassés dans un bâtiment conçu pour 400 marins. (Source: Darley & Bookhout via Wikipedia)

Quatre-vingt années après leur promulgation, les Hulks Acts finissent par être abrogés en 1857. Ce qui ne prévient pas l’utilisation de bateaux de prisonniers en Allemagne Nazie, aux Etats-Unis ou au Chili sous Pinochet dans les décennies qui suivent…

Vous vous rappelez de la citation qui introduisait cet article ?

 

 


Sources :

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