Glyndwr Michael, Héros de Guerre Post-Mortem

Lorsque les autorités londoniennes découvrent le corps fiévreux d’un sans-abri, dans un entrepôt désaffecté situé à deux pas de la gare de King’s Cross, rien ne laisse à penser que l’homme bouleversera le cours de l’histoire. Transféré d’urgence à l’hôpital de St. Pancras, sans famille à son chevet, il y meurt deux jours plus tard.

L’enquête qui s’ensuit révèle son histoire tragique : issu d’une famille galloise très modeste, le dénommé Glyndwr Michael enchaîne les petits boulots dans son pays natal. Après le suicide de son père, il part pour Londres, où il vit de la générosité du peuple britannique, dormant sous les ponts ou sur les bancs des squares. Un soir de tempête, il se réfugie dans un bâtiment industriel à l’abandon où, fourbu et affamé, il ingère de la mort-aux-rats… Âgé de 34 ans seulement, cet illustre inconnu s’éteint dans sa chambre d’hôpital, sans personne au monde pour le regretter.

Sa mort constitue pourtant un élément décisif de sa postérité à venir.

Nous sommes en Grande-Bretagne au début des années 1943. La Seconde Guerre Mondiale bat son plein : les Londoniens sont désormais habitués à trouver refuge dans les souterrains pour se mettre à l’abri des bombardements, et à rationner leur consommation de nourriture. Affiché aux quatre coins de la capitale, le fameux « Keep Calm and Carry On » démontre à lui tout seul toute la bravoure du peuple britannique. Churchill, placé aux manettes, a rencontré Roosevelt en janvier : tous deux préparent secrètement l’invasion de l’Italie, que le Premier Ministre qualifie de « bas-ventre de l’Europe ». Ébranler l’entente germano-italienne constitue, selon eux, le premier pas vers la victoire finale et la reddition des Nazis.

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Londres, au début des années 1940, a été en partie ravagée par les bombardements de l’aviation nazie. (Photo: US Government via Wikipedia)

Toutefois, concevoir le plan est une chose, l’exécuter en est une autre. L’Italie constitue un rempart stratégique pour les forces de l’Axe, ce dont Hitler est bien conscient : il a d’ailleurs dépêché plusieurs dizaines de milliers de ses hommes sur le territoire, venant grossir les rangs des divisions italiennes. La Sicile, en particulier, est très bien défendue ; elle constitue la porte d’entrée du théâtre méditerranéen. Ouverte par les Alliés, la guerre serait très susceptible de prendre un tournant décisif. C’est l’objectif prioritaire sur l’échiquier de Churchill, qui espère y faire atterrir plusieurs divisions dès l’été 1943… Mais avant tout, il faut fragiliser les défenses siciliennes, en attirant l’attention d’Hitler sur un autre front.

C’est là que deux hommes de l’intelligence britannique entrent en jeu. Ils se nomment Charles Cholmondeley et Ewen Montagu, et sont mandatés pour mettre en application une stratégie de diversion ; leur objectif est de faire croire à Hitler que l’offensive alliée en Italie partira de l’est, par les Balkans et la Grèce. Ils trouveront l’inspiration dans un mémo de 1939 signé de la main d’un certain Ian Fleming – qui, avant de créer la très célèbre série des James Bond, travailla aux Services Secrets pendant la Seconde Guerre Mondiale. Fleming suggéra d’habiller un cadavre en aviateur, de fourrer de fausses informations confidentielles dans ses poches, puis de le déposer sur les lignes ennemies en laissant croire à un accident.

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Ian Fleming a puisé l’inspiration pour la série des James Bond dans sa carrière aux services secrets britanniques. (Photo: Famous Authors)

Reste à dégoter un corps encore frais et qui ne risquera pas d’éveiller les soupçons. C’est ici que l’on retrouve, fin janvier 1943, un certain Glyndwr Michael qui s’éteint tristement dans la clinique londonienne de St. Pancras. Cholmondeley et Montagu sont informés par le médecin légiste local de sa présence opportune à la morgue du district nord de Londres ; le phosphore étant quasiment indétectable lors d’une autopsie, la présence de mort-aux-rats dans l’organisme du défunt ne risque pas d’être découverte. Ainsi, les agents britanniques auront toute la liberté de lui inventer une mort accidentelle sur le front : ils optent pour la noyade. Puis ils se jettent à l’eau.

C’est alors le début d’une seconde vie pour le sans-abri gallois, dont l’identité est revisitée en profondeur. Notre homme se nomme désormais William Martin, officiant au grade de capitaine dans la Marine Royale Britannique. On revêt le cadavre d’un uniforme d’aviateur, puis on fourre différents articles dans ses poches visant à l’authentifier : la photographie d’une petite amie fictive nommée Pam (une employée du MI5 posera pour l’occasion) ainsi que deux lettres d’amour de sa main ; le reçu d’une bague de fiançailles émis par un joailler de Bond Street ; une lettre de la Lloyds Bank, réclamant le paiement d’un découvert ; une facture d’un hôtel londonien et des talons de théâtre ; un message pompeux de son père, un carnet de timbres, la médaille de Saint-Georges, des cigarettes et une boîte d’allumettes…

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Pam à la plage : cette photographie, évoquant des vacances en couple, a été conçue lors de la refonte de l’identité de Martin. (Photo: UK National Archives via Wikipedia)

Tous les détails sont soignés afin de ne pas éveiller la suspicion des autorités ennemies. Un agent du MI5 accepte de poser pour les différents documents d’identité du faux capitaine (le cadavre jouant assez mal les adeptes des Photomatons), et Montagu passera les semaines de préparation à les frotter sur son pantalon pour leur donner un aspect usé. De plus, l’encre des papiers transportés est étudiée pour résister à un long séjour dans l’eau.

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L’une des cartes d’identités de Martin. (Photo: Wikipedia)

Il s’agit également de simuler l’imminence d’un débarquement allié par la Grèce ; pour cela, deux officiers hauts placés sont chargés de rédiger les papiers officiels afin de garantir leur (fausse) authenticité. On peut y lire :

« Nous avons reçu des informations indiquant que les Boches ont renforcé leurs défenses en Crète et en Grèce, et le C.I.G.S. anticipe que nos propres forces pour l’assaut seront insuffisantes. Il a ainsi été décidé que la 5ème division serait appuyée par une brigade pour l’assaut sur la plage au sud de CAP ARAXOS et qu’un renforcement similaire serait établi auprès de la 56ème division à KALAMATA. »

Tous les documents, officiels comme personnels, sont enfin placés sur le corps, ou stockés dans un porte-documents en cuir attaché au cadavre. Lorsque Churchill et Eisenhower donnent le feu vert à l’Opération Chair à Pâté (Operation Mincemeat), William Martin est embarqué à bord d’un sous-marin britannique au petit matin du 17 avril 1943. Il sera relâché, le 30 avril, au large de la cité andalouse de Huelva, au sud-ouest de l’Espagne.

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Les officiers du HMS Seraph, sous-marin de la Marine Royale qui transporta le corps, en 1943. (Photo: Lt. L. Pelman via Wikipedia)

L’hameçon est donc jeté en Méditerranée ; reste à voir si le poisson y mordra.

Quelques heures plus tard, le corps de Martin est repêché par un chalutier espagnol. Le gros point d’interrogation, pour Cholmondeley et Montagu, est le traitement que les autorités locales réserveront au corps d’un prétendu aviateur britannique, noyé au large de leurs côtes. Mais depuis le soutien des forces allemandes au régime nationaliste du dictateur Franco – dont les bombardements sur Guernica inspireront un célèbre tableau à Picasso – l’échange d’information va bon train entre le gouvernement espagnol, pourtant neutre, et les forces nazies. C’est ainsi que les documents confidentiels sont transmis au plus vite aux autorités allemandes ; pendant ce temps, les Britanniques échangent frénétiquement des messages codés (dont ils savent que les Nazis sont en mesure de les décrypter) réclamant la récupération urgente de la mallette de Martin.

Cela suffit à faire croire à la véracité des informations découvertes sur le corps ; le 14 mai, les espions britanniques obtiennent confirmation du succès de l’opération en interceptant un message nazi indiquant l’imminence d’un débarquement allié dans les Balkans. Quelques heures plus tard, Churchill reçoit le télégramme suivant : « Chair à pâté avalée avec la canne, la ligne et le plomb », une analogie halieutique laissant comprendre que le poisson nazi avait mordu à l’hameçon. La suite des opérations est alors planifiée, dans le plus grand secret, par l’état-major allié.

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Carte des débarquements alliés en Sicile dans le cadre de l’Opération Husky, 1943. (Credit: Map by Gene Thorp © 2007 Rick Atkinson via The Liberation Trilogy)

En juillet 1943, les Alliés débarquent en Sicile où ils rencontrent peu de résistance ; deux semaines plus tard, le régime fasciste de Mussolini tombe et le dictateur est arrêté. La campagne d’Italie se poursuit néanmoins pour les forces en présence jusqu’à la capitulation allemande, en mai 1945. C’est ainsi que le corps d’un sans-abri gallois, empoisonné par de la mort-aux-rats, aura contribué à faire basculer le cours de la guerre en fragilisant le rempart italien de l’Axe et en divisant les forces nazies.

Cruelle ironie que la vie (ou les vies) de Glyndwr Michael. De son vivant, il vit reclus à l’écart de tous, sans famille et sans amis, obligé de mendier pour son pain ; mais sa mort lui apporte tout ce dont il avait manqué. Une petite amie aimante qui lui griffonne des lettres enflammées, des soirées au théâtre de Londres, les leçons de morale d’un père, et suffisamment de moyens pour s’offrir les faveurs des bijoutiers anglais. La destinée des héros se forge parfois post-mortem.

 

 


Sources :

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