L’Accident Qui Sauva des Vies

Newton paressait sous un pommier lorsqu’un des fruits, se détachant des branches, vint heurter le sol avec une trajectoire verticale. Et ainsi naquit la théorie de la gravité. (Et la compote.)

newton_gotlib gravitation pomme
Reconstitution des faits. (Dessin: © Gotlib – Dargaud via Luminesciences)

On ne saurait dire de cette histoire si elle est authentique, tant elle fut contée – et cela, bien que l’intéressé lui-même mentionne l’incident dans ses propres notes. Mais de nombreuses découvertes se sont ainsi jouées sur un coup du sort, un hasard. Les glaces à l’eau, par exemple, après qu’un collégien californien eut laissé son verre de grenadine (contenant une touillette) geler sur un porche, un soir d’hiver. Le micro-ondes, lorsqu’un ingénieur faisant face au radar d’un sous-marin constata que la barre de chocolat située dans sa poche avait fondu. Et ainsi naquirent de nombreux objets que nous utilisons au quotidien, comme le téflon, les post-it ou la dynamite (j’ai eu une enfance difficile).

« Dans les champs de l’observation, le hasard ne favorise que les esprits préparés. »                                                – Louis Pasteur

Ces « heureux accidents » ont ainsi contribué à nourrir la recherche scientifique, de même que les coïncidences influencent parfois le cours long de l’Histoire (pour le meilleur, comme dans le cas de la miraculée Violet Jessop, comme pour le pire, en témoigne l’échec cuisant de l’Opération Valkyrie). Néanmoins, ni les post-it, ni le téflon, encore moins la dynamite eurent le glorieux privilège de sauver des vies. A la limite, le micro-ondes aura épargné à l’étudiant peu cuisineux une mort par inanition relativement douloureuse.

Mais lorsque la fée des découvertes accidentelles se penche sur la paillasse d’Alexander Fleming, en 1928, c’est une page de l’histoire de la médecine qui va se tourner.

Fleming a déjà, par le passé, su faire pencher le destin à son avantage. Né dans une famille de paysans écossais en 1881, le jeune Alexander poursuit de brillantes études de bactériologie ; quand la Première Guerre Mondiale éclate, il est dépêché, avec de nombreux collègues, dans les hôpitaux de fortune qui jalonnent le front ouest. Dans l’horreur des tranchées françaises, le capitaine Fleming côtoie la mort de près. Malgré les soins prodigués, de nombreux Poilus ne survivent pas à leurs blessures et trépassent d’un empoisonnement du sang (ou septicémie pour les initiés). L’expérience du champ de bataille marquera à vie l’esprit de Fleming, qui s’attache, dès son retour en laboratoire, à développer des solutions cliniques plus efficaces.

HydeParkWard WW1 Hospital
L’hôpital de Hyde Park Ward pendant la Première Guerre Mondiale. (Source: National Records of Scotland via Scottish Archives for Schools)

Septembre 1928. Comme à son habitude, le biologiste écossais s’affaire parmi ses tubes à essai, au beau milieu d’un laboratoire entretenu sans ménagement. Si les esprits de génie sont désordonnés, alors Fleming dispose sans aucun doute de très grandes capacités… Après avoir passé le mois d’août en famille, il est de retour à son labo londonien, l’esprit reposé. Décidé à mettre un peu d’ordre, Fleming se tourne vers un recoin de la pièce : des boîtes de Petri contenant des souches de staphylococcus  y sont empilées maladroitement. Il en avait étudié le comportement juste avant de partir en vacances, sans grande trouvaille.

Une culture de bactéries, en particulier, retient son attention : de la moisissure s’y est nichée pendant son absence prolongée. Loin de blâmer sa négligence, Fleming examine longuement la boîte, puis remarque que les souches bactériennes ont disparu dans l’espace occupé par la moisissure. C’est tout comme si les champignons avaient effacé les bactéries dans leur sillage. « C’est marrant, » note Fleming. (Après tout, « Eurêka ! » était déjà pris.)

fleming penicillin discovery lab
Fleming au travail dans son laboratoire. (Photo: Famous European Biologists)

En poursuivant l’expérience, Fleming obtient des résultats probants. Son « jus de moisissure » (mould juice), comme il l’appelle, donne la leçon à de nombreuses bactéries : les agents pathogènes responsables de la pneumonie, de la diphtérie et de la scarlatine succombent à son contact. (Note personnelle : si vous ne savez pas ce que sont ces maladies, dites-vous seulement qu’elles sont graves et difficiles à traiter. N’allez pas vous renseigner sans réfléchir dans Google Images. J’ai vu des choses.)

En 1929, Fleming se résout enfin à employer le terme de pénicilline. Toutefois, son heureuse trouvaille ne trouve pas encore un écho bienvenu dans la communauté scientifique de l’époque : il lui faut multiplier les essais dans les années 30 pour tenter de stabiliser la pénicilline avec l’aide de chimistes aguerris. Sans succès. Il est sur le point d’abandonner un projet qui lui a coûté douze ans d’efforts, lorsque d’autres experts – Howard Florey et Ernst Chain notamment –  prennent le relais et parviennent à en extraire une formule idéale pour lancer la production de masse. Cette dernière tombe à pic : la Seconde Guerre Mondiale vient d’éclater, avec son lot de blessures effroyables à traiter.

pfizer_get_science_penicillin_hero_image_slide_1
N’allez pas croire que Fleming fut le premier à faire le lien entre moisissures et guérison d’infections : la formule était déjà éprouvée en Egypte ancienne. Mais ses travaux permirent d’isoler la substance responsable et ainsi de développer un traitement de masse, employé à grande échelle dès le second conflit mondial. (Photo: GetScience)

La découverte de la pénicilline révolutionne le monde médical, qui découvre les antibiotiques. Des maladies dévastatrices comme la tuberculose deviennent ainsi faciles à soigner ; au tableau de chasse de Fleming,  on trouve aussi la gangrène et la syphilis. L’Ecossais, mondialement acclamé, reçoit le Prix Nobel de Médecine en 1945, conjointement avec Florey et Chain, pour une heureuse trouvaille qui n’a jamais aussi bien porté son nom.

Moralité : quand les chercheurs ne trouvent rien, qu’on les envoie un mois en vacances.

 


Sources :

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s