Le Dernier Homme Sur la Lune

« C’est un petit pas pour l’homme, mais un bond de géant pour l’humanité. » Le 20 juillet 1969, lorsque l’Homme effectue ses premiers pas sur la surface de la Lune, ce sont près de 600 millions de personnes dans le monde qui assistent, médusées, au spectacle retransmis en direct. L’événement eut un retentissement sans précédent, entérinant la domination des États-Unis dans une « course à l’espace » pourtant mal entamée, et servant de fer de lance à plusieurs décennies de conquête spatiale.

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(Juste pour l’anecdote, la phrase d’Armstrong restée gravée dans les mémoires n’aurait été prononcée que six heures après l’alunissage, donc techniquement, c’est Buzz Aldrin qui détiendrait le record des premiers mots sur la surface de la Lune : « Contact light ». Et aussi, Martin Luther King n’a jamais dit « J’ai fait un rêve » mais « J’ai fait du cassoulet, qui en veut ? »).

On garde tous en tête le nom des premiers hommes. Neil Armstrong, évidemment – mais aussi Christophe Colomb, Youri Gagarine ou Lucy… Tous sont passés à la postérité, parfois au terme d’une destinée incroyable, parfois à la suite d’un pur et simple concours de circonstances, voire même d’une reconstruction historique (note aux conspirateurs : je ne remets pas en doute l’alunissage de 1969, mais faisais référence à plusieurs historiens qui soulèvent le fait que Colomb n’aurait pas découvert l’Amérique) qui les a projetés sur le devant de la scène. Mais peut-on en dire autant des derniers hommes ?

Le succès de la mission Apollo 11 ne fut pas seulement synonyme de lauriers dans la course à l’espace qui oppose encore, à l’époque, les blocs américain et soviétique. Il représente d’abord une prouesse technologique, le fruit de nombreuses années de recherche en la matière, et consacre l’humanité en tant qu’espèce « multi-planétaire », ce qui fait grandement enfler les chevilles de plus d’un hominidé. « C’est la semaine la plus formidable de l’histoire du monde depuis la Création, » assure le Président Nixon au lendemain de la mission Apollo 11. Seulement sept ans plus tôt, JFK soulignait lors d’un rassemblement à Houston la nécessité d’envoyer un homme sur la Lune.

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En 1962, Kennedy prononce un discours resté célèbre : « Nous choisissons d’aller sur la Lune et de faire d’autres choses, non parce qu’elles sont simples, mais parce qu’elles sont difficiles à accomplir. » (Photo source: History)

En l’espace de trois ans et demi, six autres missions Apollo seront mises sur pied, à commencer par Apollo 12 dont l’équipage marcha sur les traces d’Armstrong… fraîches de seulement quatre mois ! Les missions successives finiront par s’éclipser les unes les autres : au total, pas moins de douze hommes ont, à ce jour, posé le pied sur la surface de notre satellite. C’est en décembre 1972 que la dernière page de l’histoire des missions Apollo s’écrit, flanquée du numéro 17. Elle est pilotée par un homme nommé Eugene Cernan.

Ce dernier a déjà une longue carrière dans l’aérospatiale derrière lui : il n’a pourtant que 38 ans quand on lui confie les commandes d’Apollo 17. Auparavant, il a servi sur Gemini 9, puis piloté le module lunaire à bord d’Apollo 10. Ses états de service se font au rythme effréné du programme spatial américain, résolu à faire oublier le succès soviétique que fut celui d’envoyer le premier homme dans l’espace, Youri Gagarine, en 1961.

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L’équipage d’Apollo 17 : Eugene Cernan (bas), Ronald Evans (droite) et Harrison Schmitt (gauche)., photographiés en octobre 1972. (Photo: Wikipedia)

Mais lorsque Cernan prend en main la dernière des missions Apollo, le programme est déjà à bout de souffle. Il faut dire qu’il incarne à merveille l’expression « coût astronomique » : la NASA y consacre 70% de son budget (près de trois milliards de dollars) en 1967. Alors qu’une dizaine de braves américains a déjà laissé son empreinte sur notre satellite, le public se lasse des prouesses de ses « héros de l’espace » qu’il acclamait encore trois ans plus tôt. D’ailleurs, la Guerre Froide entame sa phase de détente, synonyme de désarmement progressif pour les deux blocs, tandis que l’actualité américaine brûle des protestations massives dénonçant la Guerre du Vietnam. Pour couronner le tout, un mois plus tôt, la NASA a envoyé la première sonde spatiale (Mariner 9) à orbiter autour de Mars. C’est ainsi : la Lune n’est plus à la mode.

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Alors, autant offrir au programme Apollo un enterrement qui a de la gueule. Cernan commanderait la mission Apollo 17, flanqué de Ronald Evans et d’Harrison Schmitt. À bord de la fusée Saturne V qui décolle dans la nuit du 7 décembre 1972, une page d’histoire spatiale se tourne. Aucun problème n’est reporté à Houston, et quatre jours plus tard, le commandant « Gene » Cernan foule à son tour la surface de la Lune. On pourrait s’imaginer que l’émotion n’est pas au rendez-vous, puisqu’il y avait été précédé par une dizaine d’astronautes accomplis ; il n’en fut rien. Les yeux grands ouverts, attentif au moindre détail, l’équipage de Cernan obtiendra le record du plus long séjour passé sur la surface de la Lune – plus de 22 heures. Le 19 décembre, alourdi du plus gros butin jamais rapporté de notre satellite (plus de 110 kilos de pierres lunaires), le module de commande fait son retour sur la Planète Bleue en déchirant la surface de l’Océan Pacifique.

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« Gene » Cernan et Apollo 17 sur la Lune, 1972. (Credit: NASA)

Dès lors, la NASA ne distribua plus de billets pour la Lune, et s’employa plutôt au projet de collaboration spatiale américano-soviétique baptisé Apollo-Soyouz. Cernan, la mémoire encore fraîche du dernier pas que lui (et, dans une moindre mesure, l’Homme) posèrent sur la Lune, joua le rôle de négociateur sur le banc américain.

« Entre 1973 et 1975, je me suis rendu en Union Soviétique à de nombreuses reprises, et à ma grande surprise, me trouva des amis de longue date parmi mes ennemis mortels d’autrefois, les cosmonautes soviétiques. »

Bien qu’il préfère largement la combinaison spatiale au costume d’apparat, il doit dès lors se résoudre à anticiper la fin de sa carrière de voyageur intersidéral. Eugene Cernan, le dernier homme sur la Lune, prend sa retraite en 1976. Cela ne l’empêche pas de communiquer sa volonté à ce qu’un autre astronaute, à son tour, lui succède : il regrette que le programme spatial ait subi un coup d’arrêt, déclarant « Après Apollo 17, l’Amérique s’est arrêtée de regarder vers de nouveaux horizons. » Il voit notamment d’un mauvais œil le développement de compagnies commerciales liées à l’exploration spatiale : « Nous avons sacrifié l’exploration spatiale à l’exploitation spatiale, ce qui est intéressant mais peu visionnaire, » commente-t-il.

L’amertume d’une fin de carrière précipitée et d’une course à la « commercialisation » de l’espace n’éclipsera toutefois pas l’instinct du voyageur de l’espace, toujours avide de découvertes.

« La curiosité est l’essence de l’existence humaine. « Qui sommes-nous ? Où sommes-nous ? D’où venons-nous ? Où allons-nous ? »… Je ne sais pas. Je n’ai pas la réponse à ces questions. Je ne sais pas ce qui se trouve là-haut ou ce qui nous attend à l’avenir. Mais je veux trouver. »

En attendant, ce n’est pas parce que Cernan fut le douzième et dernier homme à marcher sur la Lune qu’il ne laissera pas sa marque dans l’histoire. Rappelons d’ailleurs qu’en l’absence d’atmosphère, le processus d’érosion est impossible sur notre satellite, et donc que Cernan y a laissé une trace qui restera pendant des générations à venir.

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Une grande trace de pas pour l’humanité. (Credit: NASA)

Sources:

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