Des Cendres dans la Mine / Centralia, Pennsylvanie

« Attention, danger : feu de mine souterraine. Marcher ou conduire dans cette zone peut résulter en de graves blessures ou la mort. Présence de gaz dangereux. La chaussée est sujette à affaissement. »

Voilà ce que vous lirez sur le panneau planté au bord de la Route 61, aux abords de la ville de Centralia, en Pennsylvanie. Même si vous manquez l’inscription – ou que, ne maîtrisant pas bien l’anglais, vous la prenez pour une formule de bienvenue – il y a peu de chances que le décor dans lequel vous entrerez vous laisse de marbre.

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Attention aux nids de poule ! (Photo: Peter & Laila via Flickr, CC BY 2.0)

Ceinturée par une végétation touffue et peu entretenue, la ville est un endroit désolé et laissé à l’abandon. Les portes des maisons sont barrées par d’épaisses planches de bois, mais certaines, restées béantes, s’ouvrent sur des objets du quotidien qui jonchent un sol couvert de poussière. La route, affaissée par endroits, est criblée de cratères desquels s’échappe une fumée toxique. Une autre portion est couverte de graffitis peu rassurants, incluant une formule de bienvenue (Welcome to Hell), des mentions vaguement philosophiques ainsi que de nombreux dessins colorés – les amateurs d’organes reproducteurs masculins ne seront pas laissés pour compte.

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« Graffiti Highway » : un champ d’expression libre. (Photo: Kevin Jarrett via Flickr)

Pourtant, il n’en a pas toujours été ainsi. Il fut un temps où la ville fleurait bon le développement économique. Elle fut fondée sous le nom de Bull’s Head par Jonathan Faust en 1841 – une drôle de coïncidence d’ailleurs que la ressemblance de ce nom avec celui de Johann Faust, un alchimiste allemand du XVème siècle dont la légende retient qu’il pactisa avec le Diable – mais ne s’étendit que lorsqu’on commença à en exploiter le potentiel souterrain. Son sous-sol est gorgé d’anthracite, et les premières mines ne tardent pas à ouvrir en 1856 pour alimenter la Seconde Révolution Industrielle.

Sous l’impulsion de l’industrie minière naissante, la population ne tarde pas à croître. A l’époque, de nombreux immigrés irlandais, fuyant la Grande Famine du milieu du XIXème siècle, trouvent refuge aux Etats-Unis où ils sont employés à extraire du charbon. Certains d’entre eux se distinguent en intégrant une société secrète, les Molly Maguires, qui se battent pour améliorer les conditions de travail mais n’hésitent pas à avoir recours à la violence. Plusieurs meurtres et incidents leur seront attribués, menant à leur arrestation et à l’exécution de plusieurs des dirigeants du mouvement. On dit alors que le Père Daniel Ignatius McDermott, lui aussi victime de brutalités de la part des membres de l’organisation, aurait maudit sa propre communauté… il est d’ailleurs troublant de noter que le nom « Ignatius » s’inspire du latin ignis, qui signifie « feu ».

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Près de trois mille personnes vivent à Centralia en 1890, alors que l’activité bat son plein. A l’époque, la commune abrite pas moins de sept églises, vingt-sept saloons, et une quinzaine de boutiques. Mais l’Histoire va, comme à son habitude, s’en mêler : d’abord désertée par les hommes réquisitionnés pour rejoindre les drapeaux lors de la Première Guerre Mondiale, la ville subit de plein fouet le krach boursier de 1929, et plusieurs mines sont aussitôt fermées. L’activité ralentit, mais les mines continuent d’être visitées illégalement, conduisant à plusieurs accidents – notamment des effondrements.

Le 27 mai 1962, des pompiers locaux mettent le feu à un ramassis de déchets pour « nettoyer » la zone en préparation de la célébration du Memorial Day, un jour férié national en mémoire des victimes américaines de guerre. Allumé près de l’ouverture d’une des mines, le feu s’enfonce dans la cavité et enflamme le charbon souterrain, gagnant du terrain à mesure que les flammes progressent sans que les autorités ne parviennent à l’éteindre. C’est le début de la fin pour Centralia, dont le sous-sol est rongé par un feu qui couvre près de quinze kilomètres carrés.

(Cette théorie historique est rapportée par David DeKok dans son ouvrage Fire Underground (2009) mais elle ne fait pas l’unanimité dans la communauté locale, qui postule également qu’un incendie souterrain aurait été déclenché par le rejet de braises chaudes dans la mine, ou qu’il ne serait qu’un ancien feu souterrain soudainement ravivé.)

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Le feu souterrain se signale par des colonnes de fumée toxique qui s’élèvent du sol. (Photo: Jrmski via Wikipedia, CC BY-SA 2.5)

Quelle qu’en soit la cause, l’incendie souterrain se propage rapidement – il brûle sans discontinuer depuis lors, et il est estimé que le feu perdurera au moins sur les deux-cent cinquante années à venir. La température du sous-sol est mesurée à près de 78°C en 1979, mais l’ampleur du danger n’empêche pas de nombreux résidents d’y mener une vie paisible. Deux ans plus tard, un enfant de douze ans joue dans son jardin quand un puits profond de 46 mètres s’ouvre sous ses pieds : son cousin, de deux ans son aîné, le tire d’affaire mais le phénomène inquiète désormais la communauté. Le Congrès décide alors la relocalisation des résidents, qui s’installent dans les villages voisins.

Tous ? Non. Seuls dix d’entre eux y vivent encore d’après un recensement de 2010.

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Oserez-vous visiter ? (Photo: Peter & Laila via Flickr, CC BY 2.0)

Au milieu des émanations toxiques de gaz carbonique, subsiste le souvenir intact d’un morceau d’histoire américaine, qui retrace le boom puis le déclin de l’industrie minière. Le sort a un cruel sens de l’ironie ; c’est dans les flammes que la cité s’éteint.

 

 


Sources :

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