Violet Jessop, « Mademoiselle Insubmersible »

Violet Jessop naît en Argentine dans une pauvre famille d’immigrés irlandais, en 1887. Elle est l’aînée de neuf enfants, et contracte dès son plus jeune âge la tuberculose. Beaucoup la croient condamnée, mais à leur plus grande surprise, Violet se remet sur pied. Lorsqu’elle atteint ses seize ans, elle accompagne sa famille, endeuillée de la mort de son père, jusqu’en Angleterre où elle compte refaire sa vie. Sa mère travaille en tant qu’hôtesse sur les bateaux de transport de passagers, mais elle tombe malade à son tour ; prenant à sa charge l’entretien de la famille, l’aînée quitte l’école et s’engage, comme sa mère, dans le service des paquebots britanniques. Elle est engagée au sein de l’équipage du luxueux vaisseau Olympic en 1910, l’un des trois paquebots que la White Star Line a mis à flot avec l’intention de révolutionner les croisières transatlantiques.

Seulement voilà : quelques minutes après avoir levé l’ancre, le bateau percute un navire de guerre britannique, le HMS Hawke. Malgré les dommages apparents, l’Olympic fait son retour au port sans déplorer la moindre perte. Ouf ! Dans cette traversée écourtée précocement, Violet a tout de même eu le temps de recevoir (et de refuser poliment) une demande en mariage de la part d’un des passagers… Mais elle n’envisage sûrement pas de quitter le métier à cause de cet incident. Elle s’engage sur le navire-jumeau (ou plutôt triplé) de l’Olympic en passe d’effectuer son voyage inaugural. Nous sommes à Portsmouth, au mois d’avril 1912, et Violet contemple pour la première fois la cuirasse de « l’insubmersible » Titanic.

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La flotte de choc de la White Star Line. (Credit: HistoryASM)

Il faut savoir qu’à l’époque, le paquebot remplit tous les standards de sécurité, et la presse en fait ses choux gras : interrogé par un journaliste au sujet de la probabilité d’un naufrage, l’un des membres d’équipage répond que « Dieu lui-même ne pourrait le couler. » C’est donc avec une grande confiance que le navire sort du port anglais aux premières heures de l’après-midi, le 10 avril. Puis vient ceci :

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Violet, à demi-éveillée dans sa cabine lorsque le paquebot percute l’iceberg, se réveille en sursaut. Elle se souvient :

« J’ai été appelée sur le pont. Calmement, les passagers déambulaient autour de moi. Je me tenais près des compartiments avec les autres hôtesses, observant les femmes s’accrochant à leurs maris avant d’être réparties dans les canots avec leurs enfants. Quelques temps plus tard, un officier nous ordonna de monter en premier dans un des canots pour montrer aux autres femmes qu’ils étaient sûrs. Et tandis que l’on descendait le bateau sur l’océan, le même officier m’alpagua : « Tenez, Miss Jessop. Prenez soin de cet enfant. » et il déposa un nourrisson emmailloté sur mes genoux. »

Elle passa huit heures interminables à grelotter sur le radeau de sauvetage, regardant « l’insubmersible » s’enfoncer dans les eaux noires et glacées de l’Atlantique. Puis elle fut sauvée, avec 704 passagers ou membres d’équipage, par le Carpathia qui avait tracé les messages S.O.S. jusqu’au navire en détresse. Les jours suivants, tandis que Violet se remet de cette épreuve – vous devez également vous demander ce qu’il est advenu du nourrisson : il a été arraché de ses mains par une femme en furie, qu’elle supposait être sa mère – son esprit foisonne sans doute de souvenirs chaotiques, d’un océan noir comme du pétrole happant le monstre d’acier… Plus de 1500 personnes ont succombé à l’accident, deux personnes sur trois montées à bord au départ du Titanic.

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De notre envoyé spécial sur place : « Blllblblbllblllbblbl. » (Photo: London Illustrated News)

Cela va-t-il porter le coup de grâce à sa carrière maritime ? Bien au contraire : déjà, parce que comme dit le vieux dicton, « la foudre ne tombe jamais deux fois au même endroit » (ce qui est scientifiquement faux, vu que certains endroits, comme le sommet de l’Empire State Building, reçoivent environ une centaine de coups de foudre à l’année) et aussi car le contexte géopolitique de l’époque la réclame en mer. La Première Guerre Mondiale a éclaté, et Violet s’engage en tant qu’infirmière sur le petit dernier de la flotte de la White Star Line (d’où le « triplé » un peu plus haut), le Britannic, réquisitionné par la Croix Rouge au début du conflit.

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Violet Jessop en tenue d’infirmière de la Croix Rouge, 1915. (Source: Wikimedia)

Nous sommes en novembre 1916 dans un paysage qui, même en temps de guerre, est synonyme de ravissement. A quelques milles au large de l’île grecque de Kea, le paquebot avance doucement sur les eaux de la Mer Egée… aucun obstacle n’est visible. Soudain, une explosion ébranle le navire. Le Britannic a heurté une mine sous-marine ! L’évacuation est décidée très rapidement tandis que les membres d’équipage sautent à l’eau, l’énorme hélice motorisée du paquebot hachant les débris à sa portée. La vie de Violet est sur le fil du rasoir : « happée sous la quille du bateau », se souvient-elle, l’infirmière souffre d’un traumatisme crânien et croit perdre connaissance, mais elle se reprend et nage jusqu’à la terre ferme. La blouse détrempée, les cheveux châtain noyant son visage, elle assiste aux dernières minutes du paquebot qui sombre… Elle dira plus tard :

« La tête du bateau bascula, petit à petit, vers le fond. La machinerie du pont s’écroula dans la mer comme un jouet d’enfant. Puis le navire s’engagea dans un plongeon abyssal, la poupe s’élevant à plusieurs centaines de mètres dans les airs puis, dans un dernier rugissement, il disparut dans les profondeurs, accompagné d’un écho résonnant à travers l’eau avec une violence incomparable… »

Violet a embarqué sur chacun des paquebots de la White Star Line le jour de leur accident, ce qui pour deux d’entre eux s’est conclu par un aller simple vers les abysses. Le Britannic n’a toutefois pas coûté autant de vies que son frère, envoyant « seulement » 30 personnes par le fond sur les 1065 à bord. Désormais, l’infirmière se résoudrait-elle à commencer une nouvelle carrière sur le plancher des vaches ? Certainement pas : elle s’engage peu après au sein d’un autre équipage, bien qu’elle ait changé d’employeur – après la White Star, c’est l’opérateur transatlantique de la Red Star Line qui l’engage. (Je serai curieux de jeter un œil à son dernier questionnaire de satisfaction employés.)

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L’aventureuse Violet Jessop consacra quarante-deux années de sa vie à une carrière en mer, malgré ces désastres qui passèrent à la postérité et la gratifièrent du surnom de « Mademoiselle Insubmersible » (Miss Unsinkable). Son histoire est un appel à la persévérance et à l’engagement, qui montre que l’on peut enchaîner les mésaventures sans se résoudre à jeter l’éponge (ou l’ancre) pour autant. Certains disent qu’elle joua de malchance pour faire l’expérience d’événements si traumatisants dès ses débuts sur l’eau ; d’autres affirment que s’en sortir vivante trois fois de suite, c’est un sacré coup de chance.

 


Sources:

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