Le Tatouage Qui Réveilla l’Ionie

Les arts du cryptage et du décryptage ont jalonné les grandes périodes de notre histoire. Cela tient à une règle simple : qui maîtrise le code, maîtrise le message. Et il est de notoriété publique qu’un seul message peut faire prendre à une bataille ou une époque des tournants décisifs – le Bataillon Perdu de la Seconde Guerre Mondiale ou les extra-terrestres (potentiellement) à l’écoute de nos communications en sont les principaux témoins.

C’est pourquoi il faut remonter des siècles en arrière pour retrouver t(h)race d’une des premières transmissions cryptées de l’histoire : elle nous vient de la plume d’Hérodote, dont la postérité retient qu’il fut le premier historien, et se déroule autour de l’an 500 av. J.-C.

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Histiée est le Roi de Milet, l’une des provinces grecques les plus puissantes de l’époque (aujourd’hui située en Turquie). Cependant, l’Empire Perse voisin louche sur les terres hellènes, représentant une menace directe pour Histiée ainsi que l’ensemble des cités grecques d’Asie Mineure. Et ces craintes ne tarderont pas à être confirmées…

Quelques années plus tard, les armées perses traversent la Mer Egée et prennent possession de la Thrace – actuelle Bulgarie – avant de se lancer à la conquête de la Macédoine, transformée en mosaïque d’« états-vassaux », puis de continuer sa marche funeste vers le sud de la Grèce. Déjà, le plus gros du territoire a baissé les armes, et le Roi perse Darius Ier le Grand se prépare pour la phase 2 : la soumission politique pure et simple du reste du pays.

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Les offensives de la Première Invasion Perse. (Source: Bibi Saint-Pol via Wikipedia, CC BY-SA 3.0)

Ainsi, des émissaires sont dépêchés dans toutes les provinces encore libres, exigeant leur abdication immédiate. Seuls deux ne feront pas leur retour dans les jupons des Perses, car les messagers arrivés à Athènes et à Sparte sont exécutés sur place. (Cela réveille d’ailleurs un puissant « Nous sommes des Spartiates ! » qui fait référence à la Bataille des Thermopyles,  où 300 Spartiates tinrent la dragée haute aux armées de Xerxès, et qui aura lieu environ une décennie plus tard dans le cadre de la Seconde Invasion Perse.)

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Reconstitution historiquement débattue. Pour Xerxès, ça sent le vinaigre. (Source: PopKey)

Revenons en Anatolie, que l’offensive de Darius Ier a marqué d’un sillage de cendres. La province de Milet est tombée entre les mains des Perses, et des tyrans sont portés à la tête des villes et villages grecs sur le continent. Contraint à obéir aux ordres du roi perse, Histiée se résout à le suivre dans la capitale de l’empire, localisée à Suse (aujourd’hui en Iran). Mais si ses mains sont liées pour organiser la résistance hellène, son esprit, lui, fourmille de plans visant à renverser la suprématie perse. Il lui faudra pour cela avertir Aristagoras, son neveu, qui a pris les rênes de Milet. Comment, cependant, le faire sans éveiller les suspicions de l’ennemi ? Il faudra rivaliser d’ingéniosité pour élaborer un moyen de communication visant à protéger l’intégrité du message d’un œil étranger…

Les semaines ont passé dans le palais du Roi de Milet. Aristagoras est sans nouvelles de son oncle, et se demande ce qu’il lui est arrivé à Suse… On dit que Darius le Grand a fait de lui un conseiller fidèle et avisé. Et si Histiée avait rompu sa parole et s’était allié à l’envahisseur ?

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[SPOILER ALERT] Milet aujourd’hui. (Credit: John Hansen via ISAW, CC BY 2.0)

Soudain, une silhouette fait irruption dans la salle du trône : un serviteur s’approche du monarque, s’incline, et lui demande : « Maître, un messager vient d’arriver aux portes de la ville. Il exige de vous voir. Dois-je le laisser entrer ? » D’un signe de tête, Aristagoras approuve, et le visiteur étranger est introduit dans la pièce. Mince, les cheveux longs, la cape recouverte de poussière, l’homme semble fatigué.

« Quel est ton message ? » questionne le monarque. « Je ne sais pas encore, » lui répond le messager, « car vous ne le découvrirez qu’en ayant débarrassé mon crâne de ses cheveux. »

Stupéfait, Aristagoras demande néanmoins que la requête soit exécutée. C’est alors que le crâne rasé de l’homme révèle un tatouage… et plus qu’un tatouage, un message écrit par la propre main de son oncle ! Histiée avertit son neveu de l’imminence d’une offensive perse et l’enjoint à allumer l’étincelle de la « Révolte de l’Ionie » (du nom de cette région grecque d’Asie Mineure.)

Ionie de l’histoire, l’initiative ne permettra pas d’endiguer les assauts perses – nourris d’une armée nombreuse et bien équipée – mais au moins de retarder l’échéance de quelques années. Six années, précisément, avant que Milet ne tombe à nouveau et ne perde à jamais le prestige qui lui était associé.

En 493 av. J.-C., le territoire hellène est de nouveau sous domination perse. Histiée, devenu simple soldat dans les rangs grecs, est capturé et exécuté sans autre forme de procès au cours des nombreuses escarmouches qui caractérisent le conflit. Quant à Aristagoras, n’ayant malgré l’alliance des provinces grecques pu ramener les Spartiates à sa cause, il tombe à son tour quelques mois plus tard. La révolte de l’Ionie est réprimée dans le sang.

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Pour atteindre une supériorité si écrasante, les soldats perses se comptent en milliers : à l’époque, Darius Ier règne sur près de la moitié de la population mondiale. De plus, leurs rangs incorporent une faction de haut niveau, spécialement entraînée et équipée, composée de 10 000 combattants triés sur le volet. Si l’un d’eux est tué, blessé ou tombe malade, il est immédiatement remplacé, d’où le surnom du bataillon légendaire : « les Immortels ». (Photo: Pergamon Museum, mshamma via Wikipedia)

Athènes doit être sévèrement punie, tout comme Sparte, pour leur résistance à l’encontre de l’occupant. Darius insiste sur la nécessité d’écraser le pouvoir athénien, et la légende retient qu’il exigea qu’un serviteur lui répète trois fois par jour « Maître, souvenez-vous des Athéniens » afin de ruminer sa vengeance. Mais les conflits gréco-perses n’en sont qu’à leurs balbutiements : de nombreuses batailles mythiques suivront, notamment celle de Marathon où le messager Philippides couvrira la distance séparant Marathon d’Athènes (40 kilomètres) d’une traite, annonçant à la capitale la déroute perse, avant de mourir d’épuisement.

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Enfin, le traité connu sous le nom de « Paix de Callias » (du nom du négociateur athénien qui en fut l’instigateur en 449 av. J.-C.) est signé par les deux camps, mettant un terme à l’invasion perse qui ne sera jamais complétée. La civilisation hellène est préservée, et se prépare à une expansion exceptionnelle sous le règne d’Alexandre le Grand, au siècle suivant.

Finalement, dans l’ombre des envahisseurs comme des résistants, des serviteurs ont forgé l’histoire de leur nation. Et peut-être la survie du monde grec, qui donnera naissance à l’Occident, revient-elle à un esclave loyal dont le tatouage permit d’esquiver l’anéantissement… d’un cheveu.

 


Sources:

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