Les Aventures des Héros Suisses

Si l’on associe le terme de neutralité avec la nationalité suisse, c’est en raison d’une histoire riche en conflits qui a conduit les Helvètes à ne plus prôner l’expansionnisme. En dépit de ce statut, c’est dans un contexte de guerre que ses héros nationaux furent forgés : en effet, depuis la fin du XIIIème siècle, la Suisse est placée sous la houlette de la Maison de Habsbourg. La famille royale autrichienne dépêche alors de nombreux préfets dans chaque canton helvète, de manière à s’assurer de la levée des impôts et de la bonne conduite du peuple. Dans l’ombre, trois états (les Waldstätten, ou « états de la forêt ») unissent leurs forces pour résister à l’envahisseur : les cantons d’Uri, de Schwytz et d’Unterwald allument la mèche de la résistance helvétique.

C’est souvent dans un contexte de lutte pour la reconnaissance de son identité et son indépendance que naissent les mythes fondateurs de certains pays : prenez par exemple William Wallace chez les Écossais (« LIBERTÉÉÉÉÉÉ ! »), le Roi spartiate Léonidas (« Nous dînerons en enfer ce soir ! ») ou encore l’illustre Gandhi en Inde (« De toute façon, je ne dîne pas ce soir, je jeûne »), entre autres héros dont l’histoire s’est mêlée de légendes toutes plus folles les unes que les autres. En Suisse, cette figure centrale est celle de Guillaume Tell.

De passage dans le village d’Altdorf, capitale du canton d’Uri, avec son fils Robert en 1307, Guillaume observe les habitants se livrer à une surprenante coutume : sur la place centrale est érigée une perche au sommet de laquelle trône un chapeau, et chaque villageois s’y incline en signe d’obéissance. Guillaume, cependant, garde la tête haute : il n’est pas homme à respecter l’autorité illégitime. Il est donc homme à se faire arrêter par le bailli local, un certain Hermann Gessler.

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L’arrestation de Guillaume après l’incident du chapeau, mosaïque de Hans Sandreuter (1901) exposée au Musée National Suisse. (Source: Roland zh via Wikipedia)

Ce dernier, à qui l’on doit l’idée de la perche et du chapeau, a acquis la réputation d’un homme perfide et cruel. Il le prouve à Guillaume lorsqu’il vient à sa rencontre et lui propose un défi : pour échapper à la prison, le Suisse, que l’on dit très habile avec une arbalète, devra décocher une flèche dans une pomme placée sur la tête de son fils. L’archer accepte, non sans crainte : les hommes de Gessler bandent alors les yeux de Robert, lui attachent les mains, et le placent à une bonne distance de son père qui assiste, impuissant, au cruel manège que le bailli a organisé.

La foule se presse pour assister au spectacle ; est-ce par élan nationaliste ou fièvre morbide, Guillaume l’ignore. Il n’y pense même pas. Lui bande son arbalète et prend une grande inspiration. Devant lui, son fils ne tremble pas. L’archer se concentre sur l’objectif et ajuste la mire. Il décoche aussitôt un carreau qui vient se ficher au centre du fruit, tandis que le public éclate en hourras.

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Qui veut du jus de pomme ? Représentation de la scène du tir extraite de la Cosmographie de Sebastian Münster’s (1554) par Hans Rudolf Manuel Deutsch. (Source: Wikipedia)

Soulagé, Guillaume se presse au-devant de son fils pour le défaire de ses liens, mais dans sa précipitation, il échappe une flèche dissimulée dans sa cape. Une voix enragée tonne alors sur la place du village : « A quoi destinais-tu ce second trait ? » l’interroge Gessler, furieux. « Tyran ! » lui répond Guillaume sur un air de défi, « cette flèche est pour ton cœur, dussé-je blesser mon enfant. »

Bien entendu, Gessler n’entend plus remettre Guillaume en liberté. Il charge ses hommes de l’escorter jusqu’au Château de Küssnacht, où il doit finir sa vie enchaîné « sans voir le soleil ni la lune ». Mais Guillaume parvient, une fois encore, à leur fausser compagnie : il a, pour ainsi dire, plus d’une corde à son arbalète. Il bondit hors de la barque qui le mène jusqu’à la prison, et s’échappe sur les rives du Lac des Quatre-Cantons.

Traquant son bourreau, Guillaume se cache dans un buisson à proximité de la résidence de Gessler et de la seule route qui s’y rend. Lorsque le bailli apparaît, l’archer profite de l’ombre de la nuit pour bander son arbalète de sa seule flèche restante, celle-là même qui l’avait condamné à la prison à perpétuité. La flèche décolle dans un claquement et atteint Gessler en plein cœur, le tuant sur le coup.

La légende de Guillaume Tell – une sorte de Robin des Bois local – a embrasé la résistance helvétique, ou en tout cas, donné un nom et un visage à cette quête de liberté qui marquera plusieurs siècles de résistance du côté suisse. Vous vous souvenez des « états de la forêt », engagés pour bouter l’envahisseur autrichien hors de Suisse ? L’union grossit de cinq nouveaux membres en 1533, formant « l’Alliance des Huit Endroits » (Bund der Acht Orte). Plusieurs sanglantes batailles s’ensuivent, opposant des paysans mal équipés à des soldats rompus à l’art de la guerre. Ces conflits vont décider du nouveau visage que la Suisse affichera : celui, fier et résistant, personnifié par Guillaume Tell, ou celui, soumis et résigné, que les préfets d’Habsbourg espèrent imposer à leurs voisins.

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Les cantons fondateurs, au centre, et le développement des territoires helvétiques depuis 1291. (Source: Lupo via Wikimedia)

Une bataille va contribuer à pousser la Suisse vers son indépendance. En 1386 éclate la Bataille de Sempach, à quelques kilomètres au nord du Lac des Quatre-Cantons, où Guillaume Tell a allumé l’étincelle de résistance helvétique. Là, un homme va rejoindre l’archer au panthéon des héros suisses. Il s’appelle Arnold von Winkelkried, et fait partie des hommes qui feront face aux troupes armées de Léopold III, Duc d’Autriche. Lorsque les deux camps se font face, le déséquilibre du rapport de forces est criant : d’un côté, les Suisses sont armés de haches, d’outils, et protégés par des planches de bois plaquées contre leur corps ; de l’autre, une rangée scintillante d’armures autrichiennes, en formation de combat, pointant vers l’ennemi plusieurs centaines de lances acérées.

La ligne autrichienne, hérissée de la sorte, semble impénétrable pour les sympathisants helvètes, qui voient déjà s’envoler leurs espoirs d’une Suisse libre et indépendante. Jusqu’à ce qu’Arnold von Winkelried prenne la parole : « Je veux vous ouvrir la voie, prenez soin de ma femme et de mes enfants ! »

Aussitôt, Arnold se lance, sans armes, à l’assaut des lignes ennemies, sous le regard médusé des soldats des deux camps. Son corps, transpercé de plusieurs piques, ouvre une brèche dans la défense des Habsbourg : les Helvètes profitent du sacrifice de leur compatriote et s’engagent, arme au poing, dans la voie moins bien défendue. Au combat rapproché, ils font valoir leur grand courage et finissent par arracher la victoire au nom de la République des Suisses.

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Avant que la Suisse ne soit neutre… Représentation de l’héroïsme de Winkelried à Sempach, peinture de Konrad Grob, datée du XIXème siècle. (Source: Wikipedia)

Malheureusement pour cette dernière, elle ne sera pas laissée en paix de sitôt. Alors que les villages autrefois contrôlés par la Maison des Habsbourg retombent aux mains des helvètes, des conflits éclatent dans le voisinage. Et comme les soldats suisses ont gagné une réputation de soldats valeureux et résistants au cours de la lutte pour leur libération, leurs services sont sollicités depuis les cours les plus puissantes d’Europe. La Garde Suisse, responsable de la protection du Pape depuis le XVème siècle, en est l’héritage direct. Cela contribue à expliquer pourquoi ce petit pays, balayé par la guerre, en est venu à aborder le concept de neutralité dans les décennies à venir…

Les aventures de Guillaume Tell et d’Arnold von Winkelried, bien que peu fiables selon les historiens, illustrent combien la légende et l’histoire sont amenées à se mêler afin d’enflammer le nationalisme et le patriotisme des nations qui en font l’objet. Et si aujourd’hui, la Suisse constitue la puissance neutre la plus vieille du monde – en plus d’être l’une des économies les plus dynamiques – il est facile de comprendre pourquoi elle a décidé d’entériner ce principe de neutralité dans le Traité de Paris, en 1815 : plus qu’une solution d’autoprotection, c’est davantage un trésor bien gardé.

 


Sources:

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