Gail Halvorsen, l’Homme Qui Bombarda Berlin De Bonbons

Une nuit calme, sans étoiles, fendue du vol sourd d’un bombardier. D’habitude, l’alerte est donnée, les canons anti-aériens s’activent, et les civils se terrent dans les sous-sols de la ville afin d’échapper au massacre. Mais une scène irréelle se joue à Berlin : les enfants de la capitale se ruent joyeusement dans le sillage des appareils…

1948. La Seconde Guerre Mondiale s’est achevée en établissant un sombre record. Avec plus de 60 millions de victimes (soit près de 3% de la population de l’époque), il s’agit du conflit le plus meurtrier de l’Histoire. Et bien que la paix ait été gagnée dans un véritable bain de sang, les troubles sont loin d’être évacués : tandis que Moscou et Washington s’enlisent dans la Guerre Froide et se promettent l’anéantissement nucléaire, il semble que la guerre n’ait fait que changer de théâtre, se projetant désormais sur la scène politique et idéologique.

A la suite du conflit, les pouvoirs Alliés doivent décider du sort de l’ancienne Allemagne Nazie : le pays est fractionné et chacun des grands vainqueurs en hérite d’une portion. Deux états distincts sont établis : bien qu’ils ne disposent pas encore d’une forme d’autorité locale – encore moins d’indépendance – il s’agit de la naissance des Allemagnes de l’Ouest et de l’Est. La première est placée sous autorité occidentale, tandis que la seconde tombe entre les mains de l’URSS. Berlin, bien que située dans la moitié soviétique, est également divisée selon le même schéma.

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C’est au cours de la Conférence de Potsdam (juillet-août 1945) que les Alliés – ici représentés par Clement Attlee, Harry Truman et Joseph Staline – décident la partition de l’Allemagne. (Source: Wikipedia)

Alors que la rivalité entre le bloc de l’Est et les Etats-Unis bat son plein, et que les étapes de la « destruction mutuelle assurée » sont franchies, les frontières ainsi définies sont d’une importance capitale. C’est le cas en particulier à Berlin, point de contact direct entre les deux superpuissances. Etant donnée la valeur symbolique de l’ancienne capitale du IIIème Reich, les deux blocs l’utilisent comme une vitrine de leur propre idéologie. C’est en quelque sorte une partie de Risk à grande échelle qui se joue sous les yeux du monde entier à la sortie de la guerre, sauf qu’en guise de soldats, les joueurs usent de diplomates et de publicitaires pour conquérir le camp adverse.

Pour autant, les balbutiements de la Guerre Froide ne sont pas exactement synonymes de diplomatie. Ainsi, à la suite de la partition de l’Allemagne et de sa capitale, l’Union Soviétique réclame le contrôle total de Berlin, étant donné qu’elle se trouve au cœur de sa zone d’occupation. Ces revendications ne trouvant pas d’écho du côté occidental, les Soviétiques entreprennent le Blocus de Berlin (Berlin-Blockade) et préviennent toute entrée de matériel ou de vivres sur le territoire de Berlin-Ouest, par voie routière comme ferroviaire.

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Carte représentant les forces en présence dans une Allemagne divisée, ainsi que les trois « couloirs aériens » accessibles pour approvisionner Berlin. (Source: Leerlaufprozess via Wikipedia)

Comme l’on peut s’y attendre, les Alliés ne l’entendirent pas de cette oreille. Dans la foulée du blocus soviétique, ils mirent en place un pont aérien visant à approvisionner les Berlinois de l’ouest – littéralement, le plan est de bombarder la ville de nourriture, d’équipements et de carburant de façon à rendre le blocus inefficace. Parmi les pilotes sélectionnés pour prendre part à cette mission, baptisée ‘Operation Vittles’, un jeune homme de 28 ans aux galons de l’US Air Force encore frais : il s’appelle Gail Halvorsen.

Pour sûr que Gail se rappelle bien l’un de ses premiers vols vers l’aéroport de Tempelhof, à Berlin Ouest. Après s’être posé sans difficulté, il enregistre avec sa caméra le vol des appareils suivants. Soudain, il surprend un groupe d’enfants, de l’autre côté du grillage de fer barbelé. L’un d’eux l’interpelle : « Quand la météo n’est pas assez bonne pour vous poser, ne vous en faites pas pour nous. On peut se débrouiller avec juste un peu de nourriture, mais si nous perdons notre liberté, il est possible qu’on ne la retrouve plus jamais. » Touché, Gail fouille ses poches et en ressort deux morceaux de chewing-gum, qu’il offre aux enfants à travers la grille striée de barbelés.

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Un appareil Douglas C-54 Skymaster se pose à Tempelhof, Allemagne, durant le Blocus de Berlin, 1948. (Source: US Air Force via Wikipedia, USGOV-PD)

C’est à ce moment précis qu’il décide de mener sa propre opération, qui sera connue plus tard sous le nom de ‘Operation Little Vittles’ : il avertit les enfants qu’il sera de retour le lendemain avec plus de sucreries, et que pour se faire reconnaître, il agitera les ailes de son appareil.

Cette nuit-là, Gail Halvorsen rassemble autant de bonbons qu’il peut en trouver et les fourre dans plusieurs boîtes, auxquelles il attache un mouchoir en tissu, afin qu’elles se posent en sûreté comme autant de parachutistes miniatures. Il les bombarde près du terminal le jour qui suit, puis les autres jours, de semaine en semaine. A chaque fois, le groupe d’enfants en attente du candy-bomber grossit.

Soutenu par sa hiérarchie, Gail permet à l’opération de s’étendre à un rayon plus large, tandis que, dans les journaux, le public découvre ses généreuses initiatives. Citoyens américains et manufactures de sucreries se joignent à l’opération en la nourrissant de nombreux dons, en bonbons, en chewing-gum ou en mouchoirs ; de leur côté, d’autres pilotes participent au lâchage des provisions sur la capitale isolée. En échange, leur quartier général est envahi de lettres et de dessins adressés à Onkel Wackelflügel (« l’oncle aux ailes qui s‘agitent »), l’un des nombreux surnoms de Gail, parmi lesquels Schokoladenflieger (« celui qui fait voler les chocolats ») ou Rosinenbomber (« le bombardier de raisins »).

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Appareils de l’USAF Douglas C-47 stationnés à l’aéroport de Tempelhof, 1948. (Source: US Air Force via Wikipedia)

Constatant l’échec du blocus, Moscou le lève le 12 mai 1949. En un peu moins d’un an, plus de 270 000 vols ont permis l’acheminement d’environ 2,3 millions de tonnes de carburant, d’équipement et de nourriture aux Berlinois de l’Ouest ; auxquelles s’ajoutent, grâce à Gail Halvorsen et ses soutiens militaires comme civils, presque 23 tonnes de sucreries.

Le pilote de l’US Air Force ne s’en est pas arrêté là : suivant le mouvement qu’il a initié durant l’épisode du pont aérien, il a contribué à larguer des confiseries sur d’autres nations subissant les tourments de la guerre, dont la Bosnie-Herzégovine, le Kosovo, le Japon, l’Albanie et Bagdad. Et surtout, il aura réalisé l’impossible : faire que les bombardiers, même par temps de guerre, puissent être synonymes d’espoir.

 

 


Sources:

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