L’Énigme de Thèbes

La température était élevée, le soleil, de plomb dans un ciel clair, brouillant les paysages alentour. Néanmoins, l’homme poursuivit son chemin, inlassablement. Cela faisait des jours qu’il avait pris la route, sans pour autant avoir ne serait-ce qu’aperçu les murailles blanches de sa destination. La voie était rocailleuse, mais des plantes méditerranéennes avaient, çà et là, percé le sol couleur d’ocre.

En effet, alors que la route s’élargissait, l’odeur d’oliviers et de figuiers lui chatouilla les narines. Les parfums de la région avaient quelque chose d’étrangement familier, pensa-t-il, un souvenir enraciné dans ses sens. Le Grec baissa les yeux : dans le sable, les empreintes de pas et de roues des chariots se multipliaient. Les arbres autour de lui parurent écarter leurs branches pour dégager la vue ; et enfin, le voyageur sourit à cette vision tant attendue, celle des portes de Thèbes.

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John Frederick Lewis, The Ramesseum at Thebes, circa. 1841-1851. (Source: Wikimedia)

Tout à coup, une ombre énorme fut jetée sur lui. Il réalisa, en levant la tête, qu’une créature avait volé au-dessus de lui, et désormais, elle abattait son énorme carcasse sur le sol sablonneux, lui barrant le passage. L’homme retint un cri d’effroi. Face à lui, un monstre gigantesque, le corps d’un lion couronné d’une tête de femme, avec des ailes s’élançant de chaque côté de son dos.

« La légende disait vrai, » lâcha l’homme dans un souffle, tentant de garder son calme. Il avait entendu par des voyageurs l’histoire d’un monstre, héritage d’une malédiction millénaire, qui gardait les portes de Thèbes. Le roi de la cité avait même, disait-on, promis le trône à quiconque viendrait à bout de cette terrifiante créature, que l’on connaissait sous le nom de « Sphinx ». Mais, d’après ce qu’il en savait, la bête n’attaquait pas d’entrée de jeu. D’abord, elle soumettait aux voyageurs soucieux de pénétrer dans la ville une énigme réputée insoluble ; puis, si ces derniers ne parvenaient à en venir à bout, elle les dévorait sans une once de pitié.

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 Le Balrog de Morgoth  le Sphinx représenté dans le film d’Alex Proyas Gods of Egypt (2016). Il soumet l’énigme suivante : « Je n’ai jamais été, on m’attend toujours ; personne n’a pu me voir ni me verra jamais ; pourtant, je suis exactitude pour tout ce qui vie et respire. Qui suis-je ? » La réponse : « Demain. » (Photo source: MoviePilot)

Malgré ses jambes branlantes et sa fatigue, le courageux voyageur se tint droit, résolu. Le nuage de poussière qui avait accompagné l’atterrissage du Sphinx se dissipait, et il put détailler la mystérieuse créature, dont les yeux et le malin sourire dégageaient quelque beauté énigmatique doublée d’une grande intelligence. (Le reste de son corps ne trahissant que sa férocité et sa nature belliqueuse.) Soudain, d’une voix féminine pleine de malice, le Sphinx demanda :

Quelle créature n’a qu’une seule voix, et pourtant marche sur quatre pattes, puis deux, puis trois ?

Le Grec savait que s’il ne se montrait pas à la hauteur du défi que la bête lui lançait, cette vision, celle des lointaines mais pourtant si proches portes de Thèbes, serait sa dernière. Il avait décidément joué de malchance ces derniers temps : après que l’Oracle de Delphes lui annonça qu’il était destiné à tuer son père et épouser sa mère, il avait quitté ses parents, Polybe et Mérope, respectivement roi et reine de Corinthe, et avait fait route vers le nord. Puis, sur le chemin de Thèbes, il s’était querellé avec un homme qui conduisait un chariot hors de la ville, une lutte fatale qui devait laisser le sexagénaire, un dénommé Laïos, pour mort sur la route de pierre. Et voilà qu’il faisait désormais face au légendaire Sphinx, maudissant une providence qui ne lui laissait pas l’ombre d’une chance ! Mais l’homme était malin, son esprit pétri d’ingéniosité : il se répéta l’énigme du monstre sans pour autant perdre son sang-froid. « Voyons… Quelle créature n’a qu’une seule voix, et pourtant marche sur quatre pattes, puis deux, puis trois ? » se questionna-t-il.

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Le corps d’un lion, la tête d’une femme, une paire d’ailes et une queue en forme de serpent : le terrifiant Sphinx selon la mythologie grecque, ici représenté à Dunbar, Grande-Bretagne. (Crédit photo: Walter Baxter via Geograph)

Et soudain, la solution lui apparut, comme par magie : le visage froissé du Grec s’éclaira et il répondit avec assurance : « l’homme ».

Le Sphinx baissa la tête, indiquant au voyageur qu’il avait gagné le droit de poursuivre son chemin. Ce dernier apprendra plus tard que la bête s’était ensuite dévorée elle-même, mettant fin à ses jours et au régime de terreur qui crispait toute la cité depuis de longues années. Suite à cet acte de bravoure, il épousa la reine de Thèbes, Jocaste, et se résolut enfin à reprendre en main une vie placée sous de bien mauvais augures…

Ce que l’homme ignorait, en revanche, c’est que cette sensation bien familière qui l’avait gagnée aux abords de la cité était bien fondée : il apprit plus tard qu’il avait été élevé à Thèbes, jusqu’à ce que son père ne le chasse alors qu’il n’était encore qu’un bébé. A l’époque, le Grec était bien trop jeune pour se souvenir de ses royaux parents, le Roi Laïos et la Reine Jocaste. Depuis ce jour, Œdipe se rappela. Et se lamenta.

 


Sources:

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