Le Linguiste et le Perroquet

Si quelqu’un voulait deviner la destinée qui attendait Alexander von Humboldt, un Prussien né dans la seconde moitié du XVIIIème siècle, il lui suffisait de jeter un œil aux études qu’il poursuivait : biologie, anatomie, langues étrangères, géologie, et même astronomie – une grande variété de disciplines qui lui constituerait la panoplie idéale de l’explorateur en devenir.

Il commence sa carrière en 1792 dans le Département des Mines, une branche du gouvernement prussien supervisant l’activité minière. Cette occupation lui laisse néanmoins le temps de poursuivre ses recherches scientifiques : il rencontre d’ailleurs l’illustre Goethe au cours de ses travaux, dont il se fait rapidement un ami. Les connaissances étendues d’Alexander ne tardent pas à lui bâtir une petite réputation dans la communauté scientifique.

Auréolé de ses premiers succès, von Humboldt se sent prêt à explorer le monde. Il se met alors en quête d’une expédition où il pourrait mettre ses talents au service de la découverte : après des recherches infructueuses en France, c’est vers la péninsule ibérique que sa destinée l’appelle. Bien que Christophe Colomb aie « découvert » l’Amérique trois siècles plus tôt, la Couronne d’Espagne est toujours encline à envoyer des vaisseaux patrouiller sur les côtes du Nouveau Monde, en vue d’en apprendre davantage sur la faune et flore locales. Le jeune Alexander embarque donc à bord du Pizarro qui met les voiles vers l’Amérique centrale en juin 1799.

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Eduard Ender (vers 1850), Alexander von Humboldt et Aimé Bonpland dans la jungle amazonienne (Source: Wikimedia). Von Humboldt se lancera à la découverte des Amériques en compagnie du Français, qui co-signera nombre de ses écrits. En effet, c’était un bon plan.

Lancé à l’aventure sur les terres du Venezuela, von Humboldt croque dans ses carnets des espèces inconnues, des plantes mystérieuses. Il consigne tout ce qui le surprend et le fascine dans ce nouvel environnement. Son frère aîné, Wilhelm, est un linguiste accompli – est-ce la raison pour laquelle Alexander se passionne également pour les dialectes locaux ? Toujours est-il qu’en 1800, alors que le navire glisse le long du fleuve Orinoco, dans la jungle vénézuélienne, un langage inconnu parvient à ses oreilles attentives : il s’agit de celui d’une tribu locale, les Maypures.

Cette rencontre semble un motif suffisant pour que l’expédition se décide à s’arrêter dans le coin. Pendant les jours qui suivent, Alexander note fébrilement toutes les découvertes qu’il fait dans le village des Maypures qui, pour ajouter à son décor exotique, résonne du chant de perroquets multicolores.

Justement, à y voir de plus près, l’explorateur prussien découvre que ces créatures magnifiques ne « parlent » pas tout à fait le même langage que les habitants du village. Cette curiosité le pousse à poursuivre ses recherches ; il apprend que les oiseaux avaient longtemps vécu avec une tribu rivale, celle des Apures, depuis lors éteinte. Comme on pouvait s’y attendre, von Humboldt s’intéressa immédiatement aux perroquets, et put retranscrire phonétiquement la plupart de leurs « conversations ». C’est ainsi qu’un langage disparu, que personne au monde ne pourrait plus jamais parler, resta en vie.

Quelques temps plus tard, l’expédition espagnole quitta les berges du fleuve et reprit son voyage à travers le Nouveau Monde : Cuba, le Mexique, les Etats-Unis… Il faudra attendre 1804 pour que les explorateurs ne fassent leur retour en Europe, leur navire finissant sa course en août à Bordeaux.

Arbeitszimmer_des_Alexander_von_Humboldt_in_Berlin,_Oranienburger_Str._67_(Gemälde)
Eduard Hildebrandt (1842), Arbeitszimmer des Alexander von Humboldt in Berlin, Oranienburger Str. 67 (Source: Wikipedia).

La rencontre avec les perroquets ne fut pas consignée comme un épisode marquant de l’épopée du scientifique prussien, et elle fut oubliée au milieu des notes pléthoriques de von Humboldt. Quatre années de rencontres et de découvertes lui attirèrent la sympathie et le respect des scientifiques du monde entier, et Alexander ouvrit la voie à la géologie moderne, à l’étude naturaliste, et inspira des grands noms du siècle à venir, tels Charles Darwin ou Henry David Thoreau.

Sa gloire donna même naissance à « la science humboldtienne », fondée sur l’observation précise et la mesure chirurgicale d’un environnement, et tout un chacun voulant faire avancer la science plus avant aura tôt fait de répéter (comme un perroquet) ses mots :

La Nature est, en elle-même, sublimement éloquente. Les étoiles, qui brillent au firmament, nous remplissent de plaisir et d’exaltation ; et pourtant toutes se meuvent dans leur orbite avec une précision mathématique.

Ironiquement, la région de l’Orinoco sera amenée, plus d’un siècle plus tard, à attirer la curiosité d’un autre expert en oiseaux : un ornithologue américain, spécialiste des volatiles des Caraïbes. Et, tout comme Alexander von Humboldt, celui-ci sera également associé avec de grands talents d’enquêteur, puisque l’auteur Ian Fleming utilisera son nom pour baptiser le plus célèbre espion du monde. Un certain Bond… James Bond.

 


Sources:

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