Quand le Monopoly Fit S’Évader des Prisonniers de Guerre

Qui n’a jamais joué au Monopoly ? Ce jeu de société est sans aucun doute l’un des plus célèbres au monde, et tout un chacun a déjà exulté en empochant la cagnotte du « parking gratuit » ou renversé la table de jeu après une banqueroute fictive… Dans le cours du jeu, on peut passer de la fortune à la faillite, de la gloire à l’indifférence, du deuxième prix au concours de beauté aux barreaux d’une cellule – en somme, c’est un résumé d’une heure de la scène rock des années 60/70’s.

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Monopoly : le jeu qui vous réconcilie avec l’immobilier ! (Crédit photo: William Warby)

Mais que connaît-on vraiment de ce jeu considéré presque comme une institution ?

Pour le savoir, il faut remonter à l’ancêtre du Monopoly, The Landlords’ Game, qui fut dessiné en 1903 par l’activiste Elizabeth Maggie afin de mettre en avant ses idéaux politiques. Selon elle, le jeu illustre très bien les réalités du marché immobilier, de la propriété et de la rente : il démontre que les règles qui les gouvernent ne visent pas à rendre les acteurs du marché égaux, mais bien à contribuer à la création de monopoles dans lesquels peu concentrent la richesse de tous.

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Brevet déposé par Elizabeth Maggie pour The Landlords’ Game, 1904. (Source: Wikipedia)

Mais bien qu’il ait été conçu avant tout en qualité d’outil pédagogique, le Monopoly divertissait déjà des millions de gens dans les années 30 et s’exporta en Europe avec  un succès fulgurant. Seule exception à la règle : l’Allemagne nazie, condamnant son « caractère judéo-spéculatif », causa un net recul des ventes sur son territoire. Mais l’entrée du jeu de société dans de nombreux foyers à travers le monde sera vite éclipsée par un événement d’envergure (où l’on perd bien plus) ; les plaies européennes, fraîchement cicatrisées, se rouvrent à nouveau et le monde bascule dans le second conflit mondial.

De nombreux pilotes alliés vont ainsi être capturés et retranchés dans des camps de prisonniers disséminés à travers l’Allemagne. Fort heureusement pour eux, la Convention de Genève a depuis le dernier conflit planétaire abordé le statut du prisonnier de guerre en 1929, et leur a accordé des droits – une clause spécifie d’ailleurs qu’ils sont autorisés à recevoir des passe-temps ou des jeux afin de s’occuper : pourquoi ne pas alors jouer encore à celui qui était tout juste devenu célèbre avant que la guerre n’éclate ?

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Charles Edouard Armand-Dumaresq, Signature de la première Convention de Genève, 1864 (Source: Wikimedia). Le traité sera révisé en 1906, 1929 (où il abordera le statut des prisonniers de guerre) puis en 1949, 1977 et 2005 !

En réalité, l’initiative n’est pas directement venue des prisonniers, mais plutôt d’un homme surnommé « Clutty ». Christopher Clayton Hutton était un pilote britannique pendant la Première Guerre Mondiale, qui fut recruté par le MI9 – non, pas celui de James Bond – à l’issue du conflit, et ce en partie parce qu’il était fasciné par les magiciens et les illusionnistes en tous genres. Et l’intelligence britannique cherchait justement à réaliser un tour impossible : faire s’évader ses prisonniers de guerre.

Clutty démontra tout de suite qu’il était l’homme de la situation : il proposa de dissimuler divers outils qui aideraient ses compatriotes à s’évader dans un jeu de société. Après tout, il admirait le grand Houdini qui avait pris l’habitude de mettre à bas serrures et cadenas ; Clutty savait, d’expérience, qu’il existait toujours un moyen de faire sauter les verrous.

Il décida donc de produire une version très spéciale du Monopoly que l’on enverrait en qualité de “divertissement” aux prisonniers alliés. Hutton et son équipe conçurent (dans le plus grand secret) les éléments à intégrer au jeu original : une boussole et une lime seraient ajoutées aux pions métalliques ; de la monnaie allemande et française, en petites coupures, dissimulée parmi les billets de banque factices ; enfin, des cartes détaillées du territoire, cachées dans le plateau de jeu.

Les boîtes furent ensuite minutieusement préparées afin de rendre ces items invisibles – Clutty le savait, des fouilles systématiques attendaient les colis destinés à ses compatriotes. Tout devait sembler légitime, aussi rien ne fut laissé au hasard. Les paquets furent étiquetés aux noms de fausses organisations caritatives, et on y ajouta des messages d’encouragement à destination des soldats prisonniers afin de ne pas éveiller les soupçons. L’un d’eux resta en mémoire de Clutty bien après l’événement : « Demandez, et l’on vous donnera ; cherchez, et vous trouverez ; frappez, et l’on vous ouvrira. » (Matthieu, 7 :7). En effet, ce verset de la Bible avait également vocation à révéler à leurs destinataires la vraie nature du jeu qui les accompagnait : une porte de sortie. Et tant pis s’ils ne passent pas par la case départ, et ne reçoivent pas 200€.

L’attention accordée au moindre détail confinait presque à l’obsession : ainsi, si une association bidon était soi-disant basée à Liverpool, alors le contenu du colis qu’elle envoyait était emballé dans des journaux locaux.

Le plan était lancé, les dés jetés. Des kits d’évasion furent transférés aux camps allemands, accompagnés de nombreux Monopoly authentiques. La consigne fut passée de détruire les fausses éditions afin de ne pas découvrir l’habile stratagème orchestré par Hutton et son équipe. Cela eut deux conséquences : 1, le projet resta un secret pendant quarante ans après la fin de la guerre, et 2, les preuves matérielles sont rares pour étudier la matière plus en détail aujourd’hui. On estime qu’un nombre de soldats oscillant entre quelques centaines et plusieurs milliers ont pu s’évader grâce à l’édition Clutty du Monopoly.

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Rich Uncle Pennybags/Mr. Monopoly dans la série Les Simpson (Source: The Hustle)

Pour récapituler, il aura fallu une activiste politique pour imaginer un jeu fondé sur la propriété immobilière, une compagnie américaine pour le produire, le distribuer et l’exporter, un vétéran de la Première Guerre et un roi de l’évasion duquel il puisera son inspiration, et une certaine Convention de Genève pour sortir ces prisonniers alliés de leurs camps. Si l’une des pièces avait manqué à l’appel, qui sait, le cours de l’histoire en aurait peut-être été changé ? Une chose est sûre : si vous vous faites jeter en prison lors de votre prochaine partie, gardez votre calme. Le Monopoly a cela de magique qu’il peut vous emprisonner sur une case en carton, mais briser des barreaux bien réels.

 


Sources:

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