Mary Celeste : Mystère à la Mer

Nous sommes le 7 Novembre 1872, et Benjamin Briggs vient tout juste de se réveiller dans son appartement new-yorkais. Son premier réflexe est de scruter l’horizon à travers la fenêtre de sa chambre : cela fait presque deux semaines que le mauvais temps l’empêche de prendre la mer… Mais aujourd’hui, le ciel paraît clément, et un sourire accroche la barbe brune du capitaine Briggs. Sans plus attendre, il se rend au port de Staten Island afin d’assurer les préparatifs du départ, accompagné de sa femme et de sa fille de 2 ans, qui le joindront dans l’aventure.

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Abe Lincoln Capt. Briggs (Source: Wikipédia)

Benjamin est un vrai loup de mer, né au Massachusetts de Nathan Briggs, lui-même un marin d’expérience dont les cinq fils prirent un jour la mer. C’est sans doute la raison pour laquelle le capitaine a sélectionné avec soin son équipage : il le sait mieux que personne, aucune traversée ne doit être prise à la légère. Après un examen minutieux du navire, le Mary Celeste est enfin autorisé à larguer les amarres, et ce n’est déjà plus qu’une silhouette fantomatique tranchant la brume hivernale du port de New York. Destination : Gênes, Italie.

Le 5 Décembre de la même année, exactement quatre semaines plus tard, David Reed Morehouse est à la barre du bâtiment canadien Dei Gratia et navigue près des Açores – à environ 1 300 kilomètres de distance des côtes portugaises – lorsqu’un membre d’équipage surprend à la longue-vue un navire droit devant. Le capitaine Morehouse n’a pas l’ombre d’un doute : il s’agit bien du Mary Celeste, dont il a rencontré le capitaine quelques semaines auparavant à New York. Mais que fait-il ici, alors qu’il aurait dû atteindre sa destination depuis bien longtemps déjà ?

Depuis la cabine de pilotage, Morehouse fronce les sourcils. Il ne reçoit aucune réponse aux signaux que ses hommes envoient, et n’aperçoit personne sur le pont principal du bateau américain. D’un signe de la tête, le capitaine envoie son second et un membre d’équipage inspecter le Mary Celeste.

Mary-Celeste
(Source: HauntedRooms)

Lorsqu’Oliver Deveau et John Wright reviennent dans la cabine du capitaine, ce dernier ne peut s’empêcher de remarquer leur air décontenancé. Il les presse alors d’expliquer la situation à bord, mais l’incompréhension de ses hommes lui paraît vite légitime : ils n’ont trouvé personne à bord. Pourtant, il restait six mois de vivres dans les cales, la cargaison d’alcool à destination de Gênes s’y trouvait toujours, ainsi que les objets de valeur des marins disposés négligemment dans leurs quartiers. La dernière note dans le journal de bord date du 25 Novembre et n’évoque aucune situation à risque rencontrée par l’équipage du Mary Celeste

Tout porte alors à croire qu’il s’est purement et simplement volatilisé.

Cependant, le seul canot de sauvetage amené à bord est reporté manquant. Qu’est-ce-qui avait donc conduit un capitaine et sa demi-douzaine de marins aguerris à abandonner le navire ? L’énigme du Mary Celeste commençait tout juste, un mystère qui n’aurait de cesse de s’épaissir au fil des années.

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Carte des trajets des deux navires à travers l’Atlantique. (Source: maryceleste.net)

Morehouse décide néanmoins de ramener le bateau fantôme à Gibraltar, ce qui n’est pas chose aisée, puisqu’il doit diviser son équipage en deux : trois hommes dont Deveau devront mener le Mary Celeste à bon port tandis que les cinq marins restants prendront les commandes du Dei Gratia. Au prix de grands efforts, tous parviennent sains et saufs à la péninsule britannique, où un tribunal est mis en place sans attendre pour faire toute la lumière sur l’histoire.

Les audiences débutent le 17 Décembre et sont présidées par un procureur général du nom de Frederick Flood. Malheureusement pour le capitaine du Dei Gratia, Flood martèle, en dépit du manque de preuves, qu’un crime a été commis… Cela affectera durablement la carrière de Morehouse qui ne tirera que 1 700£ du bateau secouru – soit un cinquième de la valeur réelle du navire et de sa cargaison – et sa réputation se trouvera gravement entachée par les accusations portées à son encontre… Très vite en effet, plusieurs solutions sont proposées, toutes plus farfelues les unes que les autres.

  • Les cales du navire abritant une grande cargaison d’alcool, l’équipage se serait laissé aller à la boisson et serait entré dans une folie meurtrière, assassinant le capitaine et sa famille. (Néanmoins, il est utile de préciser qu’il s’agissait d’alcool dénaturé, donc impropre à la consommation… La vie en mer, c’est pas facile, mais tout de même.)
  • Les capitaines Morehouse et Briggs se seraient entendus, lors de leur rencontre à New York, sur ce scénario afin d’entreprendre une arnaque à l’assurance.
  • Des gaz toxiques émanant de la cale bourrée d’alcool auraient conduit le capitaine à ordonner l’abandon du navire, ce afin d’éviter tout risque d’intoxication ou d’explosion.
  • Une « trombe marine » (sorte de tornade sur les flots) se serait déchaînée dans le sillage du bateau, évacué en toute hâte par les marins saisis d’effroi. Les variantes de cette version incluent des tremblements de terre sous-marins voire même des attaques de monstres des profondeurs, tels que les calamars géants ou les… crabes mangeurs d’hommes (si, si).
  • Un Afro-Américain se serait glissé à bord et sa haine pour les personnes à la peau blanche l’aurait poussé à l’irréparable. (Cependant, cette histoire fut inventée par le jeune Arthur Conan Doyle, alors âgé de 25 ans, et je ne sais pour quelle raison elle fut considérée comme une éventualité par les spécialistes de l’affaire.)
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    Reconstitution des faits avec des cascadeurs professionnels. Ne pas réaliser chez soi. (Source: theDailyObserver)

    Le capitaine et son second se seraient défiés lors d’une compétition de natation autour du bateau, mais pas un concours de circonstances, tous les marins venus assister au spectacle auraient fini par passer par-dessus bord, le bateau dérivant ainsi sans que personne ne puisse y remonter. (Selon cette théorie riche en détails, le seul survivant parvient néanmoins à détacher le canot de sauvetage et rejoint les Açores, où il change d’identité de peur d’être impliqué dans le mystère qui plane autour de l’enquête.)

  • Des extraterrestres auraient débarqué sans prévenir dans leurs soucoupes volantes puis emmené les pauvres marins avec eux dans la quatrième dimension. (Une autre hypothèse paranormale évoque le légendaire Triangle des Bermudes – bien que les faits se soient déroulés à des milliers de kilomètres de sa localisation.)
  • Des pirates issus d’Afrique du Nord auraient abordé le navire et tué son équipage (mais pourquoi alors Morehouse aurait-il trouvé le bâtiment déserté et plein à craquer d’alcool et de vivres ? Peut-être les pirates aiment-ils seulement l’adrénaline…)
  • Des rats très agressifs se seraient dissimulés dans les cales du Mary Celeste et, après absorption de quelques gouttes de l’alcool qui y était entreposé, se seraient brusquement laissés tenter par la chair humaine. Pris de panique, les marins mirent à l’eau le radeau de sauvetage, mais après quelques coups de rame, auraient réalisé que les rats les suivaient à la nage et… [à vous de finir l’histoire et d’en envoyer le scénario au mauvais réalisateur de votre choix.]
  • L’équipage aurait accosté sur une petite île et, après avoir jeté l’ancre et fait quelques pas sur le plancher des vaches, aurait réalisé trop tard que l’île en question n’était autre qu’une baleine faisant surface… L’animal aurait aussitôt replongé, emportant par le fond les marins médusés – et laissant leur bateau intact bringuebaler à sa surface.

Un siècle et demi plus tard, le mystère reste entier, et le Mary Celeste a acquis la sombre réputation de bateau-fantôme le plus célèbre au monde. Son histoire sera maintes fois racontée et déformée : dès 1883, le Los Angeles Times inventait qu’un feu brûlait toujours dans la cuisine du navire, ou que la dernière entrée dans le journal de bord aurait été rédigée une heure avant la découverte de Morehouse.

Une chose est néanmoins certaine : ni le capitaine Briggs et sa famille, ni aucun membre d’équipage ne sera revu après les faits… Ce qui donna à Brian Hicks le sentiment que « le bateau-fantôme pourrait être la meilleure illustration du vieux proverbe qui dit que la mer ne livre jamais ses secrets. »

 


Sources:

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